Un de 14-18: chapitre 5
JE ME RÉEMBAUCHE A MON ANCIENNE MAISON A REMIREMONT
Sachant que ma classe allait être appelée sitôt la 14 instruite, j’allai m’embaucher à mon ancienne maison de Remiremont dont le patron (Mougin) était mobilisé au 5° C.A.P. (je le retrouvai en 17 comme lieutenant et il fut tué peu après au Chemin des Dames). Je revis avec plaisir le neveu de la maison qui y était déjà lors de mon premier séjour . Il s’appelait Pol Boyon et était de ma classe. Il devait être grièvement blessé aux attaques de septembre 15 d’une balle qui lui a enlevé la moitié de la mâchoire inférieure. Cela se passait en Artois au fameux bois en H, d’où l’avant veille, mon Régiment étant à la côte 140 secteur de Neuville-St-Wast, j’avais été le voir en ligne. Horriblement défiguré, il eut la douloureuse gloire de faire partie de la grande cohorte des GUEULES CASSÉES. Rentré en 17 chez lui, à Mirecourt, il géra la COOP agricole. Mais handicapé moralement et physiquement, il mourut à 35 ans.
Après le travail au magasin, nous nous retrouvions le soir entre plusieurs conscrits et naturellement pour causer de notre future incorporation. La guerre battait son plein. Des nouvelles nous parvenaient de soldats. C’est ainsi que l’on sut que plusieurs bataillons ou régiments se trouvaient dans les Hautes-Vosges. Je résolus d’aller voir l’une ou l’autre de ces unités. J’en fis part à plusieurs clientes du magasin. Ce fut un succès. Je me vis bientôt en possession de plusieurs petits colis, de lettres et d’argent à remettre en cas de réussite. Je partis accompagné de Boyon et d’un autre conscrit de Raon, Elie Grossir qui avait 3 frères mobilisés au 149 et 158. Ils furent tous tués par la suite. M. Georges, maire de Remiremont, nous avait fourni des laisser-passer, qui, en réalité avaient peu de valeur. Nous partîmes sur Rambervillers où se situait une partie de la D.I. D’Epinal. But atteint sans histoire. Là, on apprend que certaines unités se trouvaient partie vallée du Rabodeau, partie vallée de la Meurthe. Malgré des avis contraires, c’est vers la Chipotte que l’on se dirigea. Le canon y grondait. On distinguait sur la crête le rougeoiement des éclatements et en bas, le départ des canons français. Chargés de nos colis, en file indienne, nous avancions. De temps à autre, des groupes armés ou des caissons d’artillerie nous croisaient. Nous ne fûmes jamais arrêtés. Plus on avançait, plus le vacarme devenait assourdissant, plus la forêt nous apparaissait mystérieuse, inquiétante sous les brèves lueurs des fusées, des éclatements et du sifflement des obus. Sans un mot nous allions. Je me demandais:
» – Que ferions nous si l’un ou l’autre disait on retourne? »
Pour moi, je me répondis:
» – t’as voulu voir, donc marche, ce n’est pas le moment de flancher. »
A tout hasard, je demandai:
» – Ça va Pol, et toi Elie?
- Oui, oui, ça va. »
C’était dit nettement, ça allait donc bien. Nous pénétrions à ce moment dans le bois. A droite, à gauche, le canon tirait toujours. Des sifflements bizarres plutôt légers, se faisaient entendre au-dessus de nos têtes ainsi que des chocs sur les branches et troncs de sapins. On ne fut pas long à comprendre. C’était des balles boches perdues.
» – Elles passent haut, dit Boyon.
- Oui, répond Grossir, c’est pas dangereux.
- C’est vrai, dis-je, mais elles sont là quand même. »
On montait toujours. Mais notre course allait se terminer. En effet, au premier grand virage, deux gaillards débouchent du talus, fusils croisés. Un « Halte » énergique nous cloue sur place. « Avancez! » On obtempère.
» -Merde, dit l’un d’eux, c’est des civils! Hé cabot, viens voir! »
Il vint et nous regarda sous un bref éclairage de sa lampe de poche. Aussi ahuris l’un que l’autre:
» – Mais c’est le Pol et René!
- Mais c’est toi Lalevée! Allez hop, à l’abri. »
Là, Lalevée, dit Tinette de la classe 14 (engagé) garçon de café dans le civil à Remiremont nous engueule et nous demande ce qu’on foutait là. Nous lui expliquons et, ayant argent et colis pour lui, nous lui remettons (le tout bienvenu!). Il nous dit pouvoir se charger de ce qui pouvait être aux camarades de son unité. Quand aux autres, pas de possibilité, ne sachant où se trouvaient les autres éléments. Il nous conseille d’arrêter là notre recherche car c’est la bataille partout aux alentours et ça ferait du vilain si on était pris. Il nous dit qu’ils sont en réserve et que bientôt ils vont monter. Sur ces entre faits, un planton arrive. Signal de branle-bas. Avec stupéfaction, nous voyons surgir de partout une centaine d’hommes équipés. Tinette nous quitte en nous embrassant tout en recommandant de ne pas quitter le bois avant le jour.
Restés dans l’entrée de l’abri, nous écoutons. Le bombardement de la crête était toujours plus dense. Les éclatements et les points de chute se multipliaient. Cela commençait à nous impressionner terriblement. Tassés sur nous-mêmes, nous ne sommes pas tellement reluisants. Et dans tout cela, que deviennent Tinette et ses camarades.
On rentre dans l’abri, où roulés dans nos couvertures, nous essayons de dormir. Mais il nous manquait l’habitude de ce bruit de mort, le sommeil nous fuyait. De plus, sur la route, dans un bruit de ferraille, les caissons d’artillerie se succédaient accompagnés des jurons des conducteurs et des hennissements des chevaux. Mais ce qui nous fit le plus froid, ce fut la descente de plusieurs ambulances…
A Suivre…

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