Un de 14-18: chapitre 10
RÉCEPTION DES FEUILLES DE ROUTE – DÉPART VERS LES DÉPÔTS
Vers le 8 décembre 1914, nous recevons nos feuilles de route. Et de courir chez l’un chez l’autre pour connaître notre affectation réciproque. 17 rejoignaient le 152 de Gérardmer, et 5 les 5ème et 15ème chasseurs. Je faisais partie des 17 et n’en étais pas plus fier que cela. Car figurez-vous que j’avais laissé pousser mon bouc avec le secret espoir de faire un chasseur à pied. Va te faire foutre, c’était par terre. Mais j’en pris immédiatement mon parti. Après tout, ces trois unités étaient de la même brigade. Leur réputation était équivalente. Et puis, pantalons rouges ou bleus, zouaves, turcos, tirailleurs, marsouins, Légion, c’était toujours de l’infanterie.
Vite, on se prépare, on bourre une musette de linge et de vivres pour 2 jours, sans oublier de prendre une bonne couverture. Elle ne serait pas de trop car l’hiver était déjà bien rude et l’armée n’est pas tellement généreuse. Ensuite, il ne fallait pas oublier que les dépôts d’instruction n’étaient que granges ou greniers dans de petits villages de la Haute-Marne. Je ne m’étendrai pas sur les derniers jours de notre présence à Raon, car les familles se montraient plutôt tristes. Car pour beaucoup, c’était encore un des leurs qui s’en allait rejoindre un frère, un oncle, un beau-frère ou autre proche parent.
16 décembre 14. C’est de la mairie que vers 3 heures du matin, nous partîmes vers la gare de Dounoux. S’étaient joints à nous 2 ajournés de la 14, FADY Emile et BALLAND Germain. Donc, 24 à prendre la route sous les regards plein de tristesse des parents. Mais, tenons bon, on ne doit pas voir notre propre désarroi. Pour ma part, ce me fut moins pénible que pour mes camarades. En effet, depuis 5 ans, j’avais l’habitude de la séparation. Et puis, j’avais tellement espéré ce moment. Cette séparation ne représentait pas pour moi le même degré de cruauté que pour les autres. En plus, j’avais un caractère porté à la blague et au j’m’en foutisme. De plus, j’avais fortement ancré dans la caboche que j’en reviendrais.
A force de me démener, aidé par MOUGIN et BALLAND Camille, 2 farceurs à froid, on arrive à dérider tout le monde et c’est en chantant que nous arrivons à la gare où nous retrouvons les conscrits de Hadol, Dounoux, Uriménil… Le train ne tarda pas. C’étaient des wagons de voyageurs. Tout Raon en occupe un. Débarrassés de nos charges, bien assis, nous reprenons les chansons. Raon est déjà presque oublié.
A partir de ce moment, nous devenions d’autres hommes. Un trait était tiré. Les soldats X, Y, Z étaient nés. Arrêt à Culmont-Chalindrey où les chasseurs descendent pour emprunter un autre train pour Besançon. Larmes abondantes chez quelques-uns. Je ne comprenais pas. Bien sûr, c’était une nouvelle séparation qui s’ajoutait à celle du pays, mais que diable, nous n’étions pas encore morts ! Où était le drame ? Où il était ? Je le compris plus tard. Tout simplement la prémonition de leur mort. BALLAND , AUBEL, ARNOULD, BERNEZ, VAUBOURG qui avaient pleuré devait être des premiers à se faire tuer. Bizarre. Bien sûr, il y en eu d’autres, mais le fait n’est pas là.
A Suivre…

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