ARRIVÉE AU VALDAHON- FORMATION DE NOTRE RÉGIMENT
Formée à 250 hommes, notre Compagnie était encadrée par des rescapés de l’active et volontaires également. Nous avions toujours notre caporal TISSOT et notre sergent  » RISPOT » de la classe 11 et notre chef de section, le lieutenant DE L’ESTRANGE, classe 10, un charmant garçon. Il était bien aimé et nous étions contents de l’avoir. Le capitaine LECOMTE, réserviste, 40 ans, venait de la 30ème compagnie. Il était propriétaire de l’hôtel des Vosges en face de la gare à Epinal. C’était un fort gaillard haut en couleurs, aimant les hommes autant que la bonne chère! Il nous avertit: « Je ne serai pas service service, mais je veux être obéi. Pour le reste, je vous foutrai la paix ! » Tout s’annonçait donc bien. Nous embarquâmes pour arriver au Valdahon en pleine nuit, autant fatigués pour tout ce branle-bas que par le long trajet des wagons à bestiaux. Conduits à nos baraquements respectifs, nous fûmes heureux d’y trouver une paille fraîche et abondante. Très vite déséquipés, on s’y vautrait avec délice.
Bien roulés dans nos couvertures, fumant une cigarette, nous échangions, les deux FRENOT, nos impressions qui se résumaient par nous féliciter d’être là. Sur une dernière pensée à la famille et aux camarades, nous nous endormions. Sommeil qui dura jusqu’à une partie de la journée. Ayant quartier libre, nous en profitâmes pour aller jusqu’au patelin où on se régala d’une bonne omelette bien arrosée. En rentrant vers 20 heures, les camarades nous apprirent que les Compagnies formant le régiment seraient là le lendemain ainsi que le colonel et les commandants de bataillon. Le colonel ALLAIN, un bon gros court sur pattes se présentait sur son cheval. Puis, toujours à cheval prennent place : 1er bataillon : MARCHAL venant du 44ème de Belfort, 2ème bataillon : JOIGNEREZ venant du 60ème de Besançon, 3ème bataillon : ZELTNER, ancien de 1870 ayant repris du service. Le colonel venait du 35ème de Belfort. C’étaient tous des hommes de valeur qui allaient le prouver par la suite. Quand aux Compagnies, elles venaient des 7ème et 21ème corps de l’Est. 1ère compagnie du 35ème de Belfort, 2ème compagnie du 42ème de Belfort, 3ème compagnie du 44ème de Besançon, 4ème compagnie du 60ème de Besançon, 5ème compagnie du 23ème de Chaumont, 6ème compagnie du 31ème de Langres, 7ème compagnie du 149ème d’Epinal, 8ème compagnie du 152ème de Gerardmer, 9ème compagnie du 170ème d’Epinal, 10ème compagnie du 171ème d’Epinal, 11ème compagnie du 172ème de Belfort, 12ème compagnie du 35ème de Belfort.
La C.H.R . et le train de combat et de ravitaillement furent constitués les lendemains. La musique et la section téléphonique ne le furent que bien plus tard sur le front.
Nous défilâmes devant notre état-major entraîné par les cliques des bataillons. Quoique n’ayant qu’une trentaine de jours d’entraînement, ce fut impeccable. Nous avions peut-être une certain allure carnavalesque, en effet, des compagnies avaient touché des uniformes de tirailleurs, d’autres de pompiers ! Mais on s’en foutait, on allait comme des anciens.
Le défilé terminé, rangés sur 3 faces par lignes de compagnies , l’arme au pied, nous faisions face au colonel . Celui-ci nous dit toute sa satisfaction et sa pleine confiance aux gamins qui lui étaient confiés, et qu’il avait la certitude que nous serions dignes du drapeau qui nous serait remis sur le front. Ben, ma foi, ça nous flattait. Volontiers, on aurait courut tout de suite sur le Fritz. Mais il fallait encore attendre. Pas longtemps. Le surlendemain, au réveil, les sous-off annonçaient : « Ce soir à 4 heures, rassemblement en tenue de guerre pour l’embarquement. »
La joie explose. Ce n’était que clameurs, plaisanteries, chants dans toutes les baraques. On montait le sac bien au carré, dans toutes les règles de l’art, qui en était un à cette époque. On voulait être beau, et pourquoi pas, hein ?
Vite, on griffonne une carte à la famille, aux camarades (fi ! toujours au dépôt) pour annoncer la grande nouvelle. Et en avant pour les wagons. 4 trains entiers de wagons de voyageurs. On nous soignait. Sitôt installés et déséquipés, bien à l’aise, les bidons commencent à circuler et à se vider. (J’ai toujours trouvé curieux, qu’aussitôt désœuvré, le soldat pense tout de suite au bidon et au casse-croûte). Et de brailler et de chanter. Que la vie était donc belle. Vive le vin, vive la guerre ! Les anciens, plus pondérés, (cabots et sous-offs) avaient beau répéter : « Attendez, vous verrez, vous en rabattrez ! » On ne voulait rien croire, rien entendre. Ce n’était qu’un chahut formidable dans le train, chahut qui couvrait le toc ô toc des roues sur les rails. On partait, on partait ! Mais où au fait ?
C’est pendant cette rigolade générale que brutalement on fut projeté l’un sur l’autre. Quel choc ! Sac, fusil, équipement, tout nous tombait sur le dos, pendant que les wagons faisaient des sauts formidables. Puis, le train s’immobilisa. Enchevêtrés les uns dans les autres, on se dégage tant bien que mal de cette pagaille. Pas grand mal. On déblaie. Des ordres courent le long du train. Les renseignements arrivent enfin. Ce n’était qu’un petit déraillement de 3 voitures. Pas de victimes sérieuses. Somme toute un petit prélude à ce qui nous attendait. Les trois wagons sont vite remis sur les rails. Parait qu’ils n’avaient aucun mal. Toujours est-il qu’ils nous amenèrent sans autre incident au camp de Cuperly dans la Marne, après avoir traversé Epinal que les Vosgiens saluèrent au passage avec une pointe de nostalgie. Cuperly, tout le monde descend. Grosse déception. On avait franchement tourné le dos aux Dardanelles. Prenons-en notre parti, le coin est quand même glorieux !
Très fatigués, on s’en fut vers les baraquements que les sous-offs nous avaient désignés. Une bonne surprise nous attendait. Il y avait des couchettes avec paillasses. Oui, mon vieux, des couchettes, tu te rends compte ? L’hôtel quoi ! On y dormit comme des anges. (Je suppose qu’ils doivent bien dormir). 8heures, réveil. Rassemblement par compagnies pour y apprendre qu’il y a revue de détail à 10 heures. On appris également que le lendemain (tous les éléments étaient là) notre jeune et nouvelle division, la 130ème serait rassemblée sur le terrain et présentée à des généraux de D.I. et brigades.
Rien sans doute n’avait été prévu pour notre ravitaillement car il fallut se contenter d’une boule de pain et d’une boite de singe pour 4 et l’eau du camp comme boisson. Cette eau douceâtre qui sort de la craie, pouah ! Plus rien dans les bidons et pas de cantine dans le camp. Et comme les patelins sont au diable et même plus… Enfin, tant pis, l’apprentissage commençait. Ça nous arriverait bien des fois.

A Suivre…

Creative Commons License
« Un de 14/18 parmi tant d’autres » de René Charpentier by PhilC est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France

Related Posts with Thumbnails