Archives pour juillet, 2010
Un de 14-18: chapitre 15
4/07/10
PRÉSENTATION DU DRAPEAU- JE RETROUVE CREUSAT ET BALLAND
Faisceaux formés, sacs à terre, le tout bien aligné, nous attendons les 5 ficelles et les feuilles de chêne. Beau temps, mais un peu froid. Parmi toutes les nouvelles qui circulent, j’entends que les 107ème et 121ème chasseurs sont là. Par échange de nouvelles, je savais que CREUSAT et BALLAND étaient à la 6ème compagnie du 107ème. Sans plus, je quitte les rangs et me voilà parti à leur recherche.(J’oublie de prévenir FRENOT qui devait bien m’enguirlander avec raison à mon retour.) Surprise de nos deux conscrits. Notre joie était belle, mais elle ne dura que peu car on sonnait la générale. Je les quitte et bondis vers mon 407ème pour arriver tout essoufflé au commandement de sac à dos. Pas malin, mais content tout de même, je rentre dans le rang et m’équipe. (FRENOT avait eu la gentillesse et l’esprit de camoufler mon sac.) Mais TISSOT avait vu et, en attendant la suite, me gratifiait d’un coup d’œil qui promettait. Il n’y eu rien, sauf l’engueulade méritée de FRENOT et l’avertissement du sous-off qui me dit :
- « Passe pour cette fois, mais attention ! »
Heureux de mon escapade et d’avoir vu mes deux Raonnais je me fichais éperdument de tout ce qui pouvait advenir.
(UNE PARENTHÈSE) De toute la guerre, je ne revis pas CREUSAT qui fut fait prisonnier à Verdun en juin 16. Quand à BALLAND, je le revis pour la dernière fois en mai 16 étant tous deux en permission. Je n’oublierai jamais sa douleur et ses pleurs lors de notre séparation à Raon-Basse. Il était avec deux de ses frères (Léon et Félicien) qui eux aussi, étant en fin de permission, s’en retournaient au front. Il ne voulut jamais que je l’accompagne jusqu’à Arches. Tout en me disant au revoir, au milieu de ses pleurs dont il était fort en colère, il me disait :
- « C’est ma dernière permission, je serai bientôt tué, tu verras. »
C’était malheureusement vrai. Le 23 juin, il était pulvérisé par un gros noir. Le même soir, CREUSAT était prisonnier. Monté en ligne le même jour que nous, leur bataillon en descendait 4 jours après avec 180 hommes. Ils étaient montés à 1800… A notre descente des lignes, j’allai pour les voir. Ils étaient à la Citadelle. Il n’y avait plus que 6 hommes de leur compagnie sur 250… Aucun ne put me donner de précisions sur l’un ou l’autre. Le cœur gros, j’avisai leurs parents, leur faisant espérer la capture. Hélas, ce n’était vrai que pour CREUSAT. Ce n’est que longtemps après la guerre que BALLAND fut officiellement porté disparu…
REVENONS A NOTRE REVUE : Face à chaque unité, un sous-lieutenant porteur d’un drapeau tout neuf avec une garde de 4 hommes baïonnette au canon. A tour de rôle, le divisionnaire faisait avancer cette garde et le colonel la recevait avec le drapeau. Celui-ci était aussitôt présenté à la troupe. Les sonneries Garde à Vous et Au Drapeau retentissaient. A chaque fois, il régnait un silence absolu, total, inouï. Ce sont vraiment des instants marquants. Je vous jure que cela provoque un drôle de choc intérieur. Chacun sentait qu’il avait une part bien à soi dans cette soie tricolore qui représentait notre régiment lui-même tout neuf. Vierge de toute inscription de bataille, nous mettions intérieurement notre honneur de combattants pour y inscrire des noms. Noms qui seraient notre gloire et celle du pays. Il n’y avait qu’à regarder chaque visage pour être sûr de cela. A ce moment là, nul ne songeait au sang qu’il nous faudrait verser. Nos vingt ans, seuls parlaient. On ne voyait plus que la France tout simplement. Cette France que l’on nous avait tant appris à aimer. Vive la France ! Vive l’armée ! Vive le 407ème .
Et ce fut l’impeccable défilé de chaque unité devant l’État-Major paraissant réellement étonné de l’allure de ces gosses de vingt ans aux quarante jours d’instruction. Et quartier libre !
Avec FRENOT, nous repartîmes pour retrouver les chasseurs. Déception, il n’y avait plus personne ! Par ordre supérieur, le 107ème et le 121ème étaient pour embarquer et être affectés à une autre division. C’est un peu cafardeux que nous rentrâmes au cantonnement.
A la suite de cette prise d’armes, le rapport nous appris la composition de notre division : 2 régiments d’active de Lille (les 39ème et sa réserve le 239ème), un régiment nouveau ( le 405ème du 5ème corps et nous du 7ème corps). Nous formions une division volante. A chaque montée en ligne, artillerie et génie nous seraient désignés. Donc, pas d’attache avec un corps d’armée. Comme toutes les nouvelles divisions, nous dépendions du G.Q.G. Nous étions commandés à cette époque par : à la D.I. le Général TOULORGE, à la brigade le Colonel BORDEAUX pour la 1ère et pour la 2ème le Général BATAILLE. Notre Colonel était le père ALLAIN comme déjà dit. Il était assez court, un peu bedonnant avec une forte moustache à peine grisonnante dans une face avenante, des yeux perçants éclairés de bonté et de malice, marchait comme un matelot à terre et malgré cela, bouillonnant et alerte. Ajoutez à cela un renom de grande bravoure, un grand souci du bien-être de ses soldats. Par la suite, tout cela fut confirmé. Brave père ALLAIN. Il avait su et très vite nous attirer à lui et nous inspirer confiance. Il pouvait nous demander beaucoup, il le fit par la suite.
A Suivre…

« Un de 14/18 parmi tant d’autres » de René Charpentier by PhilC est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France


