NOUS QUITTONS LE CAMP- TRAVERSÉE D’ÉPERNAY- ON EST NOYÉ DE VIN
Le surlendemain, réveil à 5 heures. Départ à 6h30. Jus, casse-croûte et en route vers Epernay. Il faisait un beau temps sec. On était joyeux, peut-être allait-on embarquer pour les Dardanelles. (Encore ces Dardanelles !). Mais il était écrit que jamais nous ne verrions de demoiselles voilées. Dommage ! Gaillardement, nous fîmes ce premier jour, nos trente-deux kilomètres, coupés de la grande halte où nos cuistots nous servirent singe chaud et patates avec ¼ de vin et un jus. Dans ces moments là, il n’y avait pas encore de roulante et le rata se faisait dans les talus et les fossés, par sections. Quand au jus, on le broyait à coups de crosses de fusil dans un plat de campement. On le flanquait dans une chaussette ou un mouchoir pour le passer ! Ça allait tout bien. Une de repos avant la reprise. Cette première journée fut donc sans histoire à travers le désert de la Champagne pouilleuse avec ses petits pins rabougris et son herbe grasse de craie et que le printemps n’arrivait même pas à reverdir. Les chansons fusaient quand même, vous savez, ces chansons de troupiers plus ou moins grivoises dont certaines venaient déjà des troupiers de Louis XV. C’est encore les meilleures. Nous arrivâmes au cantonnement. Je ne me rappelle plus le nom. Aucune importance. La soupe fut vite avalée et nous fûmes dans la paille. Tout de même, 32 Km avec 50 Kg sur le dos, ça compte quand même ! Au réveil, nous furent assaillis par les gosses qui nous réclamaient nos biscuits, ces fameux biscuits durs comme pierre et très nourrissants mais qu’il fallait casser à coups de crosses sur des pierres et qui sont inconnus de la troupe maintenant. Impossible de les satisfaire, nous n’en avions pas encore touché. Le jus pris, on se remet en route. De la vigne, beaucoup de vigne entre deux patelins. Arrivés sur une crête, on voit à nos pieds une belle ville s’étirant sous le soleil : Epernay. A son entrée, un ordre : arme sur l’épaule, pas cadencé, marche ! On allait donc défiler. Les cliques des bataillons soutenaient la cadence. La traversée est longue, les langues se parcheminent, le soleil est ardent. Les rues sont pleine de monde nous acclamant. Parmi eux, on remarque des bonnes vieilles qui se lamentent :
- « Mais regardez donc ! Ce n’est que des gosses ! Si c’est pas malheureux de les faire tuer ! A quoi donc pense le gouvernement ! »
Bien sûr, 9 sur 10 étaient imberbe, mais, eh là, grand-mères nous sommes des hommes tout de même. Arrivés aux faubourgs, on constate un flottement dans la cadence. On compris vite. On distribuait du champagne à gogo, et cela sur bien 200m ! J’en ai bu 5 quart pour ma part. Nous étions propres ! Les officiers qui ne donnaient pas leur part disaient bien :
- « Pas plus d’un quart seulement »
Ben oui, d’accord puisque aussi bien, on ne pouvait avaler qu’un quart à la fois ! Oui, mais voilà, il y avait toujours des paniers alignés. Ajoutez à cela un soleil de plomb et les 20 km déjà dans les jambes, bridées par les courroies, la charge et ce sacré pas cadencé, plus très respecté il est vrai. Finie la belle tenue du régiment, les ordres avaient beau pleuvoir, seul était maître le champagne ! Les clairons ne faisaient même plus de couac ! Ils étaient raides ! Et ne jouaient plus que du quart ! Le colon était furieux. Caracolant le long de la colonne, il ne cessait de nous apostropher, mais sans résultat. Devant cette situation qui tournait à la pagaille, il prit la sage résolution de nous faire faire la grande halte à 2 km de là. Il permit un casse-croûte. Repos de trois heures, ce qui permit aux vapeurs du champagne de se volatiliser. Encore un peu ahuris, on reprit le barda. Pour nous remettre et nous punir, on fit 2 Km de pas cadencé. Ben, je vous jure que ça compte, mais personne ne se plaignit. La vie avait été trop belle. Vers 18 heures, on arrive à Villedomange, coquet village entouré de vignes. Très bien reçus par les habitants, attendris eux aussi, de nous voir si jeunes. Ils s’évertuèrent à nous donner tout le confort possible dans leurs maisons. On mit à notre disposition du champagne nature à 12 et 15 sous le litre suivant degré, ce dont nous profitâmes, mais sans abus. Nous y restâmes 8 jours passés à refaire un peu d’exercice ou d’escrime à la baïonnette. (Pour ce que ça servait cette escrime ! Durant toute la guerre, je ne me suis jamais vu pas plus que les copains en appliquer les règles quand on se trouvait devant un Fritz. On faisait comme on pouvait : ou bien l’un ou l’autre des deux belligérants prenait la tangente ! C’était moins dangereux !) Nous avons toujours pensé que les pondeurs de ces règles étaient de grands farceurs.
Le 8ème jour, l’ordre suivant (ou à peu près) nous est communiqué :  » Les éléments de la classe 15 formant la 307ème brigade (405 et 407ème) étant arrivés à la fin de leur instruction, vont, sur l’ordre du G.Q.G, avoir l’honneur d’entrer en contact avec l’ennemi. C’est la dure réalité de la guerre. Cette brigade prendra position avec une brigade plus aguerrie. Jeunes de la classe 15, le général en chef vous salue. L’avenir vous attend. Il met sa totale confiance en vous. » Après le rompez les rangs, des groupes se formèrent en commentant cet événement. Pour ma part, ça me remuait tout de même. Comme je dis à FRENOT:
- « J’en ai marre de faire de l’exercice et il ne faut pas oublier ce pourquoi on est là. Au moins, une fois dans le bain, on n’y pensera plus. Au diable tout le reste, faut pas s’en faire ! T’é rohon, m’y c’ot pouèroïlle ! »
On perçut 250 cartouches. Encore un peu plus de charge. On fit de l’entraînement de lancement de grenades. C’étaient les premières de cette guerre, des boules d’environ 800g. Elles étaient munies d’un anneau. On passait au poignet une courroie en cuir terminée par un mousqueton que l’on fixait à l’anneau mobile de la grenade. Bien dans la main, on faisait le mouvement de lancement par une rotation d’1/4 de tour de bras en partant de l’arrière. Quand on était à la verticale de l’épaule, on lâchait brusquement l’engin. Le mousqueton, en se libérant amorçait l’engin qui explosait 5 secondes après. Je n’ai jamais pu les lancer correctement. 8 fois sur 10, elles tombaient à mes pieds. J’étais donc un danger. Ça me vexait bien un peu, mais pas tellement quand même. Je serais donc voltigeur. Ça m’allait aussi bien et je n’aurais pas à porter ce poids supplémentaire. Et puis, il fallait des patrouilleurs, j’en serais ! On me remit aussi une cisaille énorme. Je devenais le cisailleur de l’escouade. Je n’avais pas prévu cela. Ça me fit faire la grimace en moi et ma gorge se nouait un peu. Je me voyais déjà, certaines nuits, envoyé pour aller couper les barbelés d’en face pour préparer une sortie, cela sous les fusées, les balles, les obus. Bref, je trouvais que cela devenait bien embêtant tout ça ! Rien ne va comme on croit ! Le cabot que je questionnais avec le plus de désinvolture possible, m’expliquait que l’on ne s’en servait qu’aux attaques si les barbelés n’étaient pas suffisamment hachés par les obus. Ça redevenait un peu meilleur. A l’occasion, je n’aurais qu’à dire des bonnes prières pour que les artilleurs fassent bien leur boulot ! C’est donc fier que j’arrimai cette cisaille sur mon sac. J’arrivais même à me persuader que les camarades se disaient :
- « Il a du cran Charpentier quand même ! »
En douce, je me disais :
- « Le premier obus qui tombe à côté de moi, je la balance et dis qu’elle a été pulvérisée ».
Mais je ne le fis et n’eus jamais à m’en servir par la suite.

A Suivre…

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