NOUS PRENONS CONTACT AVEC LE FRONT- SECTEUR DE BRIMONT
Remise en ordre du cantonnement. Achat de quelques vivres et le plein du bidon. Encore un trait de tiré avec la facilité. Cette fois, c’était bien le commencement du bain. Nous allions vivre notre première nuit de guerre. Classons là dans un coin du cerveau pour les souvenirs. On avalait la route, moins braillards que de coutume. Compréhensible, n’est-ce pas ? Malgré notre foi et notre désir, on ne pénètre pas dans la guerre sans une certaine retenue. Bientôt, il n’y eut plus que quelques mots d’échangés. Chacun se recueillait et suivait le cours de ses pensées vers son destin, sa famille et cet inconnu que nous allions découvrir. Puis ce fut le silence. La nuit était noire. Bientôt, invectives et jurons se déclenchèrent. A chaque instant, c’était l’un ou l’autre qui se cognait ou trébuchait. Puis, le silence reprenait, c’était impressionnant. J’ai toujours remarqué ce comportement à chaque montée en lignes. Celle-ci amène infailliblement le soldat à se recueillir. Y avait-il des génies particuliers à ça ou l’incertitude de l’inconnu vers lequel on allait, le doute du destin, la famille loin derrière, et tant d’autres choses qui poussaient l’homme à s’isoler dans ses pensées. Je l’ignore encore. Parfois, nous levions la tête vers le ciel quand il était étoilé. Comme beaucoup, je n’étais pas superstitieux, mais comme tous, j’avais choisi mon étoile. Ma bonne étoile, qui devait me protéger avec certitude, sans défaillance. Nous y croyions tous. Et pourquoi pas après tout ! Ça nous donnait du courage et nous permettait d’avancer plus confiant.
Au fur et à mesure de notre avancement, les lueurs des éclatements et des fusées se faisaient plus distinctes. Nos fusées munies de parachute montaient très haut et éclairaient longtemps le terrain. Les boches éclairaient depuis le départ mais duraient peu. Par contre, elles surprenaient beaucoup plus que les nôtres. Le roulement des sifflements et éclatements des obus ininterrompu se prolongeait à l’infini. Ce n’était pas violent-violent, mais ce n’était pas sans nous impressionner. Bien que profanes en la matière, on se rendait bien compte que cela ne ressemblait nullement à une attaque, mais comme le disait le communiqué : « tir de harcèlement dans le secteur X».
Toujours plus loquaces nous approchions, quand vint l’ordre:
- « Faites passer, éteindre cigarettes et pipes. »
C’était ennuyeux, car l’une ou l’autre au bec, on se rendait compte que c’était un bon réconfort. Enfin, c’était l’ordre, au reste compréhensible. Par la suite, on se rendit compte que le brasillement d’une cigarette se voit à 1 Km. Nous nous rapprochions des obus de plus en plus. Ce fut ainsi que brutalement à 100 m de nous, 4 éclatements simultanés nous giflèrent de leur wramm, wramm, wramm, wramm ! et du tiouou, tiouou, toc, toc toc des éclats. Il n’y eut aucun arrêt, mais tout de même un flottement très prononcé. Un ordre :
- « Les sections à 20 pas, en ligne d’approche, les hommes à 4 pas l’un de l’autre. »
Ordre sitôt exécuté. Cabots et sous-Offs annoncent :
- « Au commandement, couchez-vous, le faire immédiatement ! »
Brr ! Ça commence à faire froid dans le dos. Une autre salve, à l’arrivée très perceptible, éclate devant nous. Nous étions déjà plaqués au sol quand les éclats, dans leur sifflement particulier à leur grosseur, s’abattaient sur nous. Quelques-uns tintèrent sur les gamelles ou plats de campement, d’autres touchèrent quelques hommes, mais pas de blessé.
-« Allez, en avant ! »
TISSOT, pour nous mettre en confiance nous disait :
- « Vous en faites pas, ce n’est que du 77, de la fouterie !»
Ça nous rassurait. Je dis tout de même à FRENOT :
- « -Bé yau, mà è feyot das éclats quand même !
- Yo, bié sûr, mà pisquè lo cabot dit qu’ço d’let fouterie ! »
Et voilà comment des jeunes emmenés par leurs anciens entrèrent dans la guerre. Ce fut tout ce qui tomba le plus près de chez nous.
Nous voici dans un chemin creux. Notre bataillon, le deuxième, s’arrête sur l’ordre :
-«sac à terre, l’arme à la main. Exécution ! »
Je roule une cigarette et bat mon briquet à pierre et à amadou. TISSOT bondit, furieux. Il me dit :
- « T’es cinglé non, les lignes sont tout près ! C’est toi que je colle le premier au petit poste ! »
Petit poste…petit poste… Qu’est-ce que c’est que ça ? Pas du bon sans doute ! Tant pis, on verrait bien. Et frondeur (dans le fond : pas malin !) :
- « Bien caporal, c’est justement ce que j’allais vous demander. »
Vis-à-vis des autres, ça me posait, mais mon ventre n’était pas d’accord. Ça se tortillait un peu de côté-là. FRENOT me disait :
- « Si o faut dousse, j’viras dévo t’y, é bé yo, merci ! » (Seuls, nous nous causions toujours en patois)
Sur ces entre-faits, les 5ème et 6ème compagnies étaient montées en ligne emmenées par des hommes du 45ème (des auvergnats). Vint notre tour. En empruntant un boyau, on s’aperçut que nous pénétrions vraiment dans le monde des tranchées, des taupes et autres vers de terre. Ce boyau, taillé dans la craie, était profond et à peine abimé, ce qui me fit remarquer à FRENOT :
- « C’et no mi esquintet, c’enn dô mi cherr, topien pouéhi !
« Yo mâ cot qu’o trop. Enfin, si cèn’ché mi do tot qu’o z’évance ço bien. »
C’est ce qui arriva. Nous débouchâmes bientôt dans une parallèle qui était la tranchée de tir. Les fusées, assez rapprochées, nous permettait de nous familiariser avec toutes ces choses nouvelles qui allaient meubler notre vie de poilus. De 20 pas en 20 pas, un guetteur au créneau guettait et surveillait son rayon de visibilité. Des obus passaient au-dessus de nous pour aller éclater à l’arrière. Aucun à proximité. Ça faisait notre affaire. Il faut bien l’avouer : pas mal de notre superbe s’était envolée. De voir ces vieux de la vieille avec nous, calmes et attentifs, nous impressionnait fort.

A Suivre…

Creative Commons License
« Un de 14/18 parmi tant d’autres » de René Charpentier by PhilC est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France

Related Posts with Thumbnails