MA 1ère GARDE DANS UN PETIT POSTE
Un ordre :
- « 1ère section, Halte ! »
Des occupants du 45ème sortent des trous individuels creusés dans la craie. Ces trous, suivant la fantaisie de leurs auteurs, étaient soit en profondeur ou en longueur. Quelques uns étaient faits pour deux et même trois, mais ils étaient rares. TISSOT m’en indique un à occuper avec FRENOT. Il me dit :
-« Ne bouge pas, tu sais ce qui t’attend ? »
Ah oui, je sais le petit poste. FRENOT s’offrit comme deuxième. TISSOT ne fit aucune difficulté.
On s’installe. Ça manquait d’espace. On aurait beau se serrer, l’un ou l’autre déborderait dans la tranchée. Une vieille toile de tente trouée servait de porte à notre taupinière. Ce trou avait 70 cm de hauteur, ce qui interdisait la pose assise. Enfin, c’était toujours un abri contre la pluie. 80 cm de craie au-dessus de nous nous mettait à l’abri d’un 77, c’était toujours ça !
Revint le cabot. En tenue, pas de sac, fusil, cartouchières garnies, 10 balles dans le fusil, toile de tente en bandoulière. Pris en charge par un cabot du 45ème, nous prenons un petit boyau à 20 mètres, sous deux réseaux de barbelés en rampant, nous aplatissant à chaque fusées éclairantes. A 50 mètres, nous arrivons dans un petit trou d’où sortent 2 types du 45ème qui aussitôt à voix basse, nous disent d’observer sans répit devant nous de tel angle à tel angle. Angles indiqués par des bouts de bois à 2 mètres. Détecter, s’il y a lieu toute patrouille. Ne pas tirer sauf en cas de surprise et dans ce cas, se replier de suite et rendre compte. 3 fusées pour ce cas . Ça nous impressionnait fort. En nous laissant, le cabot nous dit :
- « A 150 mètres à droite, il y a un poste boche occupé par deux Fritz, ceci contrôlé par leurs coups de feu ! »
Nous voilà donc seuls face à l’ennemi, gardiens de l’arrière ! Quelle responsabilité ! Rêveurs, nous imaginions de la mer à la Suisse, cette ligne ininterrompue de guetteurs, à qui il incombait de veiller sur la sécurité des camarades, sur le pays tout entier. Je crois bien qu’on se gonflait un peu. Mais il fallait ça pour asseoir notre courage. Venant des deux côtés, quelques balles passaient au-dessus de nous, aucune de face. Leur « piau-piauau » fixa un log moment notre attention. On cherchait à classer et à identifier tout bruit pour nous instruire. Au loin se distinguait la courte et fugitive lueur des départs d’artillerie boche, tirant sans doute sur notre artillerie. De toute notre attention exacerbée de notre première garde, nous observions la parcelle de terrain qui nous était dévolue à chaque lueur de fusée, mais c’était toujours pareil: des trous d’obus, encore des trous et des débris de la dernière attaque. Inutile de vous dire que tout en faisant le malin, on ne brillait pas tant que cela. De temps à autres, on communiquait nos découvertes qui, à la première fusée, s’avéraient fantaisistes. On croyait avoir vu bouger, des ombres s’aplatir… On avait la hantise d’une patrouille boche venant nous surprendre et nous faire prisonniers, ou nous tuer. Ah non! Pas maintenant, c’est trop tôt!
A force de regarder, on s’aperçut tout de même qu’il n’y avait rien. Ou que c’était un bout d’arbre, ou une grosse touffe de fourbi quelconque. Ailleurs, une bosse, qui à la lueur brutale des fusées ou à leur extinction, semblait bouger. Simple jeu d’ombres. C’est donc à moitié rassuré que nous nous versâmes un quart de pinard dans lequel on trempa du pain. Mais c’est égal, je me suis demandé souvent quel eut été notre comportement s’il y avait eu une fusillade. M’enhardissant, et malgré les protestations de FRENOT, je fis une cigarette; j’avais soin de la camoufler dans ma toile de tente à entre chaque inspiration. J’étais heureux, et puis je bravais la consigne, le cabot, tout le monde. Ce fut une bonne cigarette. Les deux heures s’écoulèrent sans autre histoire. Silencieusement, la relève vint. Passation des consignes. Quelques mots pour rassurer les camarades, cela d’un petit air protecteur, on se prenait déjà pour des vieux briscards. A ce moment passe une salve de 77 qui va éclater derrière la tranchée. Ah, mes aïeux! Adieu notre belle superbe. Nous piquons un plat ventre très réussi dans le boyau et sitôt les éclats passés, nous bondissons dans la tranchée, sans tenir compte de TISSOT qui cherchait à nous retenir et qui rentra tranquille. Dieu, que c’est donc difficile de s’aguerrir. TISSOT nous retrouvait tassés au fond de notre trou et se moquait gentiment de nous. Vexé, je lui rétorque qu’on avait couru parce qu’on savait par la relève que la soupe était là. Evidement, il ne fut pas dupe. Par la suite, il ne fit jamais allusion à cet épisode.
Ah cette soupe! Il restait au fond d’un bouteillon un peu d’eau avec une graisse toute figée, quelques patates à l’eau et deux bouts de gras de bœuf, le tout bien froid. Ils s’étaient servis les copains, mais patience, nous aurions notre revanche. Nous arrosâmes le tout d’un quart de pinard et de jus. On réservait l’autre jus pour le matin en le faisant chauffer sur une bougie, ça ferait du bien. Un café chaud, c’est toujours apprécié.
Bien enroulés dans nos couvertures et serrés l’un contre l’autre, le calot comme bonnet et la tête sur notre sac bien dur, nous dormîmes à la perfection. Réveil et rêvasserie. La journée se passait tranquille. Quelques obus à droite, à gauche, derrière, mais aucun sur nous. Sur les secteurs des deux autres bataillons, il en était de même. Somme toute, c’était de la petite guerre. Les camarades de la section n’ayant pas pris la garde cette première nuit venaient aux nouvelles et nous demandaient nos impressions. Il faut le dire, on se pavanait un peu. Pensez, la première garde, seuls à deux, la nuit et si près du Fritz! Ça nous posait, on était presque des héros. On n’exagéra rien quand même. On se gardait même bien de conter notre plongeon pas plus que notre retour ventre à terre dans la tranchée.

A Suivre…

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