ÇA DEVIENT SERIEUX- UNE FUSILLADE- 5 BLESSES
La deuxième nuit vint. Les deux FRENOT, nous étions exempts de garde. On alla se prélasser toute la nuit dans notre trou. On avala la soupe qui, cette fois, était à peu près chaude, donc meilleure et fumâmes une bonne cigarette. La toile de tente bouchant bien notre trou, nous étions bien.
Je ne sais depuis combien de temps nous dormions quand un coup de pied dans les tibias de FRENOT et un ordre hurlé:
- « Tout le monde aux créneaux, les boches attaquent ! » nous réveille en sursaut.
Hébétés, on se pique debout, on attrape le fusil, on l’arme et courons à notre place. La fusillade me paraissait monstrueuse. Sans doute la trouille et mal réveillé. Les balles sifflaient drôlement au-dessus de la tranchée. D’autres, avec leur « floc » particulier, s’enfonçaient dans la tranchée, d’autres derrière nous. De quoi faire trembler les bleus que nous étions. Comme tous, je ne m’en privais pas. Les obus se mirent aussi de la partie et devinrent dangereux. En sifflant, les éclats nous parvenaient un peu trop à mon avis. Regardant mes deux voisins, je vis en action notre caporal et FRENOT qui allaient commencer à tirer. Il me fallait y aller aussi et tirer. J’allais me mettre bien en face de mon créneau pour viser quand l’idée effrayante me vint qu’une balle boche pouvait passer par ce trou et me trouer ma petite cervelle! Ah non! Pas de ça! Tirer: oui! Faire la guerre: oui! Mais pour ça, il ne faut pas se faire tuer! Et fort à propos, je me souvins que les types du 45ème nous avaient dit que les créneaux avaient été faits de telle manière que, le fusil bien engagé, il n’y avait qu’à tirer pour dégager le terrain jusqu’aux lignes boches. Ça, c’est des constructeurs! Jetant un coup d’œil, je m’aperçus qu’aucun tireur ne semblait bien viser et maintenait la tête à côté du trou. Au reste, viser quoi? La fumée des obus devenait opaque et quoique le terrain fût illuminé par les fusées, on ne voyait rien, ce que confirmaient nos chefs de section. Me mettant de côté, je me mis à tirer vidant 7 boîtes de cartouches. C’eut pu être amusant s’il n’y avait pas eu les balles et les obus. Heureusement sans grand mal. Il n’y eut que 6 blessés légers pour le bataillon, aucun pour notre compagnie. Aussi vite l’affaire était venue, aussi vite elle s’arrêtait. Un ordre:
- « Cessez le feu mais que chacun reste aux créneaux ! »
Un silence formidable suivit le vacarme. Nous étions plus impressionnés que pendant la fusillade. Sans doute la réaction de la tension nerveuse. Puis un autre ordre : rentrer dans ses abris en ne laissant que les guetteurs habituels. Dans les cagnas, chacun de commenter les faits. Nous avions tous tirés beaucoup de cartouches. On rappelait le miaulement rageur de nos 75 qui s’abattaient chez Fritz. On était persuadé que nous avions repoussé une attaque formidable et que le terrain devait être jonché de cadavres ennemis. (Les Fritz devaient sans doute en dire autant !) Mais cette euphorie ne dura guère. Au petit jour, on est réveillé par les hurlements du pitaine, des lieutenants, de l’adjudant qui nous traitaient de trouillards, de femmelettes, de j’m’en foutisme. Rassemblés, on nous amène devant nos créneaux :
- « Allez, crétins, regardez votre travail ! »
Puisque c’était l’ordre, on regarde. C’était piteux mais d’un cocasse formidable ! Devant chaque créneau, il n’y avait non pas des boches d’étendus, mais, à deux ou trois mètres, un trou formidable creusé par nos balles. Et le bouquet, c’est que devant les créneaux des sous-offs, c’était pareil ! Tous, se souvenant de ce qu’avaient dit les hommes du 45ème, nous avions appliqués à la lettre ces renseignements avec la certitude de l’efficacité ! Résultats : on nous avertit que, comme punition, nous resterions plus longtemps en lignes.
Cette affaire nous fut une bonne leçon. Elle nous fit comprendre qu’il fallait se méfier des racontars et n’agir que d’après notre propre expérience. Expérience qui restait à faire. On sut dans la journée que ce branle-bas était le résultat de l’énervement de deux sentinelles de la 5ème qui, sous l’effet d’une vive frousse, étaient convaincus d’avoir vu bouger devant leur poste d’écoute et croyaient avoir affaire avec des patrouilleurs boches. S’empressant de vider leurs fusils, les postes voisins, inquiets, en firent autant. Ainsi alerté, le bataillon suivit le mouvement. Ce qui amena la riposte boche, entraînant les tirs de barrage réciproques. Ah ! Pauvres bleus que nous étions !

A Suivre…

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