Un de 14-18
Un de 14-18: chapitre 17
21/08/10
NOUS PRENONS CONTACT AVEC LE FRONT- SECTEUR DE BRIMONT
Remise en ordre du cantonnement. Achat de quelques vivres et le plein du bidon. Encore un trait de tiré avec la facilité. Cette fois, c’était bien le commencement du bain. Nous allions vivre notre première nuit de guerre. Classons là dans un coin du cerveau pour les souvenirs. On avalait la route, moins braillards que de coutume. Compréhensible, n’est-ce pas ? Malgré notre foi et notre désir, on ne pénètre pas dans la guerre sans une certaine retenue. Bientôt, il n’y eut plus que quelques mots d’échangés. Chacun se recueillait et suivait le cours de ses pensées vers son destin, sa famille et cet inconnu que nous allions découvrir. Puis ce fut le silence. La nuit était noire. Bientôt, invectives et jurons se déclenchèrent. A chaque instant, c’était l’un ou l’autre qui se cognait ou trébuchait. Puis, le silence reprenait, c’était impressionnant. J’ai toujours remarqué ce comportement à chaque montée en lignes. Celle-ci amène infailliblement le soldat à se recueillir. Y avait-il des génies particuliers à ça ou l’incertitude de l’inconnu vers lequel on allait, le doute du destin, la famille loin derrière, et tant d’autres choses qui poussaient l’homme à s’isoler dans ses pensées. Je l’ignore encore. Parfois, nous levions la tête vers le ciel quand il était étoilé. Comme beaucoup, je n’étais pas superstitieux, mais comme tous, j’avais choisi mon étoile. Ma bonne étoile, qui devait me protéger avec certitude, sans défaillance. Nous y croyions tous. Et pourquoi pas après tout ! Ça nous donnait du courage et nous permettait d’avancer plus confiant.
Au fur et à mesure de notre avancement, les lueurs des éclatements et des fusées se faisaient plus distinctes. Nos fusées munies de parachute montaient très haut et éclairaient longtemps le terrain. Les boches éclairaient depuis le départ mais duraient peu. Par contre, elles surprenaient beaucoup plus que les nôtres. Le roulement des sifflements et éclatements des obus ininterrompu se prolongeait à l’infini. Ce n’était pas violent-violent, mais ce n’était pas sans nous impressionner. Bien que profanes en la matière, on se rendait bien compte que cela ne ressemblait nullement à une attaque, mais comme le disait le communiqué : « tir de harcèlement dans le secteur X».
Toujours plus loquaces nous approchions, quand vint l’ordre:
- « Faites passer, éteindre cigarettes et pipes. »
C’était ennuyeux, car l’une ou l’autre au bec, on se rendait compte que c’était un bon réconfort. Enfin, c’était l’ordre, au reste compréhensible. Par la suite, on se rendit compte que le brasillement d’une cigarette se voit à 1 Km. Nous nous rapprochions des obus de plus en plus. Ce fut ainsi que brutalement à 100 m de nous, 4 éclatements simultanés nous giflèrent de leur wramm, wramm, wramm, wramm ! et du tiouou, tiouou, toc, toc toc des éclats. Il n’y eut aucun arrêt, mais tout de même un flottement très prononcé. Un ordre :
- « Les sections à 20 pas, en ligne d’approche, les hommes à 4 pas l’un de l’autre. »
Ordre sitôt exécuté. Cabots et sous-Offs annoncent :
- « Au commandement, couchez-vous, le faire immédiatement ! »
Brr ! Ça commence à faire froid dans le dos. Une autre salve, à l’arrivée très perceptible, éclate devant nous. Nous étions déjà plaqués au sol quand les éclats, dans leur sifflement particulier à leur grosseur, s’abattaient sur nous. Quelques-uns tintèrent sur les gamelles ou plats de campement, d’autres touchèrent quelques hommes, mais pas de blessé.
-« Allez, en avant ! »
TISSOT, pour nous mettre en confiance nous disait :
- « Vous en faites pas, ce n’est que du 77, de la fouterie !»
Ça nous rassurait. Je dis tout de même à FRENOT :
- « -Bé yau, mà è feyot das éclats quand même !
- Yo, bié sûr, mà pisquè lo cabot dit qu’ço d’let fouterie ! »
Et voilà comment des jeunes emmenés par leurs anciens entrèrent dans la guerre. Ce fut tout ce qui tomba le plus près de chez nous.
Nous voici dans un chemin creux. Notre bataillon, le deuxième, s’arrête sur l’ordre :
-«sac à terre, l’arme à la main. Exécution ! »
Je roule une cigarette et bat mon briquet à pierre et à amadou. TISSOT bondit, furieux. Il me dit :
- « T’es cinglé non, les lignes sont tout près ! C’est toi que je colle le premier au petit poste ! »
Petit poste…petit poste… Qu’est-ce que c’est que ça ? Pas du bon sans doute ! Tant pis, on verrait bien. Et frondeur (dans le fond : pas malin !) :
- « Bien caporal, c’est justement ce que j’allais vous demander. »
Vis-à-vis des autres, ça me posait, mais mon ventre n’était pas d’accord. Ça se tortillait un peu de côté-là. FRENOT me disait :
- « Si o faut dousse, j’viras dévo t’y, é bé yo, merci ! » (Seuls, nous nous causions toujours en patois)
Sur ces entre-faits, les 5ème et 6ème compagnies étaient montées en ligne emmenées par des hommes du 45ème (des auvergnats). Vint notre tour. En empruntant un boyau, on s’aperçut que nous pénétrions vraiment dans le monde des tranchées, des taupes et autres vers de terre. Ce boyau, taillé dans la craie, était profond et à peine abimé, ce qui me fit remarquer à FRENOT :
- « C’et no mi esquintet, c’enn dô mi cherr, topien pouéhi !
« Yo mâ cot qu’o trop. Enfin, si cèn’ché mi do tot qu’o z’évance ço bien. »
C’est ce qui arriva. Nous débouchâmes bientôt dans une parallèle qui était la tranchée de tir. Les fusées, assez rapprochées, nous permettait de nous familiariser avec toutes ces choses nouvelles qui allaient meubler notre vie de poilus. De 20 pas en 20 pas, un guetteur au créneau guettait et surveillait son rayon de visibilité. Des obus passaient au-dessus de nous pour aller éclater à l’arrière. Aucun à proximité. Ça faisait notre affaire. Il faut bien l’avouer : pas mal de notre superbe s’était envolée. De voir ces vieux de la vieille avec nous, calmes et attentifs, nous impressionnait fort.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 16
8/08/10
NOUS QUITTONS LE CAMP- TRAVERSÉE D’ÉPERNAY- ON EST NOYÉ DE VIN
Le surlendemain, réveil à 5 heures. Départ à 6h30. Jus, casse-croûte et en route vers Epernay. Il faisait un beau temps sec. On était joyeux, peut-être allait-on embarquer pour les Dardanelles. (Encore ces Dardanelles !). Mais il était écrit que jamais nous ne verrions de demoiselles voilées. Dommage ! Gaillardement, nous fîmes ce premier jour, nos trente-deux kilomètres, coupés de la grande halte où nos cuistots nous servirent singe chaud et patates avec ¼ de vin et un jus. Dans ces moments là, il n’y avait pas encore de roulante et le rata se faisait dans les talus et les fossés, par sections. Quand au jus, on le broyait à coups de crosses de fusil dans un plat de campement. On le flanquait dans une chaussette ou un mouchoir pour le passer ! Ça allait tout bien. Une de repos avant la reprise. Cette première journée fut donc sans histoire à travers le désert de la Champagne pouilleuse avec ses petits pins rabougris et son herbe grasse de craie et que le printemps n’arrivait même pas à reverdir. Les chansons fusaient quand même, vous savez, ces chansons de troupiers plus ou moins grivoises dont certaines venaient déjà des troupiers de Louis XV. C’est encore les meilleures. Nous arrivâmes au cantonnement. Je ne me rappelle plus le nom. Aucune importance. La soupe fut vite avalée et nous fûmes dans la paille. Tout de même, 32 Km avec 50 Kg sur le dos, ça compte quand même ! Au réveil, nous furent assaillis par les gosses qui nous réclamaient nos biscuits, ces fameux biscuits durs comme pierre et très nourrissants mais qu’il fallait casser à coups de crosses sur des pierres et qui sont inconnus de la troupe maintenant. Impossible de les satisfaire, nous n’en avions pas encore touché. Le jus pris, on se remet en route. De la vigne, beaucoup de vigne entre deux patelins. Arrivés sur une crête, on voit à nos pieds une belle ville s’étirant sous le soleil : Epernay. A son entrée, un ordre : arme sur l’épaule, pas cadencé, marche ! On allait donc défiler. Les cliques des bataillons soutenaient la cadence. La traversée est longue, les langues se parcheminent, le soleil est ardent. Les rues sont pleine de monde nous acclamant. Parmi eux, on remarque des bonnes vieilles qui se lamentent :
- « Mais regardez donc ! Ce n’est que des gosses ! Si c’est pas malheureux de les faire tuer ! A quoi donc pense le gouvernement ! »
Bien sûr, 9 sur 10 étaient imberbe, mais, eh là, grand-mères nous sommes des hommes tout de même. Arrivés aux faubourgs, on constate un flottement dans la cadence. On compris vite. On distribuait du champagne à gogo, et cela sur bien 200m ! J’en ai bu 5 quart pour ma part. Nous étions propres ! Les officiers qui ne donnaient pas leur part disaient bien :
- « Pas plus d’un quart seulement »
Ben oui, d’accord puisque aussi bien, on ne pouvait avaler qu’un quart à la fois ! Oui, mais voilà, il y avait toujours des paniers alignés. Ajoutez à cela un soleil de plomb et les 20 km déjà dans les jambes, bridées par les courroies, la charge et ce sacré pas cadencé, plus très respecté il est vrai. Finie la belle tenue du régiment, les ordres avaient beau pleuvoir, seul était maître le champagne ! Les clairons ne faisaient même plus de couac ! Ils étaient raides ! Et ne jouaient plus que du quart ! Le colon était furieux. Caracolant le long de la colonne, il ne cessait de nous apostropher, mais sans résultat. Devant cette situation qui tournait à la pagaille, il prit la sage résolution de nous faire faire la grande halte à 2 km de là. Il permit un casse-croûte. Repos de trois heures, ce qui permit aux vapeurs du champagne de se volatiliser. Encore un peu ahuris, on reprit le barda. Pour nous remettre et nous punir, on fit 2 Km de pas cadencé. Ben, je vous jure que ça compte, mais personne ne se plaignit. La vie avait été trop belle. Vers 18 heures, on arrive à Villedomange, coquet village entouré de vignes. Très bien reçus par les habitants, attendris eux aussi, de nous voir si jeunes. Ils s’évertuèrent à nous donner tout le confort possible dans leurs maisons. On mit à notre disposition du champagne nature à 12 et 15 sous le litre suivant degré, ce dont nous profitâmes, mais sans abus. Nous y restâmes 8 jours passés à refaire un peu d’exercice ou d’escrime à la baïonnette. (Pour ce que ça servait cette escrime ! Durant toute la guerre, je ne me suis jamais vu pas plus que les copains en appliquer les règles quand on se trouvait devant un Fritz. On faisait comme on pouvait : ou bien l’un ou l’autre des deux belligérants prenait la tangente ! C’était moins dangereux !) Nous avons toujours pensé que les pondeurs de ces règles étaient de grands farceurs.
Le 8ème jour, l’ordre suivant (ou à peu près) nous est communiqué : » Les éléments de la classe 15 formant la 307ème brigade (405 et 407ème) étant arrivés à la fin de leur instruction, vont, sur l’ordre du G.Q.G, avoir l’honneur d’entrer en contact avec l’ennemi. C’est la dure réalité de la guerre. Cette brigade prendra position avec une brigade plus aguerrie. Jeunes de la classe 15, le général en chef vous salue. L’avenir vous attend. Il met sa totale confiance en vous. » Après le rompez les rangs, des groupes se formèrent en commentant cet événement. Pour ma part, ça me remuait tout de même. Comme je dis à FRENOT:
- « J’en ai marre de faire de l’exercice et il ne faut pas oublier ce pourquoi on est là. Au moins, une fois dans le bain, on n’y pensera plus. Au diable tout le reste, faut pas s’en faire ! T’é rohon, m’y c’ot pouèroïlle ! »
On perçut 250 cartouches. Encore un peu plus de charge. On fit de l’entraînement de lancement de grenades. C’étaient les premières de cette guerre, des boules d’environ 800g. Elles étaient munies d’un anneau. On passait au poignet une courroie en cuir terminée par un mousqueton que l’on fixait à l’anneau mobile de la grenade. Bien dans la main, on faisait le mouvement de lancement par une rotation d’1/4 de tour de bras en partant de l’arrière. Quand on était à la verticale de l’épaule, on lâchait brusquement l’engin. Le mousqueton, en se libérant amorçait l’engin qui explosait 5 secondes après. Je n’ai jamais pu les lancer correctement. 8 fois sur 10, elles tombaient à mes pieds. J’étais donc un danger. Ça me vexait bien un peu, mais pas tellement quand même. Je serais donc voltigeur. Ça m’allait aussi bien et je n’aurais pas à porter ce poids supplémentaire. Et puis, il fallait des patrouilleurs, j’en serais ! On me remit aussi une cisaille énorme. Je devenais le cisailleur de l’escouade. Je n’avais pas prévu cela. Ça me fit faire la grimace en moi et ma gorge se nouait un peu. Je me voyais déjà, certaines nuits, envoyé pour aller couper les barbelés d’en face pour préparer une sortie, cela sous les fusées, les balles, les obus. Bref, je trouvais que cela devenait bien embêtant tout ça ! Rien ne va comme on croit ! Le cabot que je questionnais avec le plus de désinvolture possible, m’expliquait que l’on ne s’en servait qu’aux attaques si les barbelés n’étaient pas suffisamment hachés par les obus. Ça redevenait un peu meilleur. A l’occasion, je n’aurais qu’à dire des bonnes prières pour que les artilleurs fassent bien leur boulot ! C’est donc fier que j’arrimai cette cisaille sur mon sac. J’arrivais même à me persuader que les camarades se disaient :
- « Il a du cran Charpentier quand même ! »
En douce, je me disais :
- « Le premier obus qui tombe à côté de moi, je la balance et dis qu’elle a été pulvérisée ».
Mais je ne le fis et n’eus jamais à m’en servir par la suite.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 15
4/07/10
PRÉSENTATION DU DRAPEAU- JE RETROUVE CREUSAT ET BALLAND
Faisceaux formés, sacs à terre, le tout bien aligné, nous attendons les 5 ficelles et les feuilles de chêne. Beau temps, mais un peu froid. Parmi toutes les nouvelles qui circulent, j’entends que les 107ème et 121ème chasseurs sont là. Par échange de nouvelles, je savais que CREUSAT et BALLAND étaient à la 6ème compagnie du 107ème. Sans plus, je quitte les rangs et me voilà parti à leur recherche.(J’oublie de prévenir FRENOT qui devait bien m’enguirlander avec raison à mon retour.) Surprise de nos deux conscrits. Notre joie était belle, mais elle ne dura que peu car on sonnait la générale. Je les quitte et bondis vers mon 407ème pour arriver tout essoufflé au commandement de sac à dos. Pas malin, mais content tout de même, je rentre dans le rang et m’équipe. (FRENOT avait eu la gentillesse et l’esprit de camoufler mon sac.) Mais TISSOT avait vu et, en attendant la suite, me gratifiait d’un coup d’œil qui promettait. Il n’y eu rien, sauf l’engueulade méritée de FRENOT et l’avertissement du sous-off qui me dit :
- « Passe pour cette fois, mais attention ! »
Heureux de mon escapade et d’avoir vu mes deux Raonnais je me fichais éperdument de tout ce qui pouvait advenir.
(UNE PARENTHÈSE) De toute la guerre, je ne revis pas CREUSAT qui fut fait prisonnier à Verdun en juin 16. Quand à BALLAND, je le revis pour la dernière fois en mai 16 étant tous deux en permission. Je n’oublierai jamais sa douleur et ses pleurs lors de notre séparation à Raon-Basse. Il était avec deux de ses frères (Léon et Félicien) qui eux aussi, étant en fin de permission, s’en retournaient au front. Il ne voulut jamais que je l’accompagne jusqu’à Arches. Tout en me disant au revoir, au milieu de ses pleurs dont il était fort en colère, il me disait :
- « C’est ma dernière permission, je serai bientôt tué, tu verras. »
C’était malheureusement vrai. Le 23 juin, il était pulvérisé par un gros noir. Le même soir, CREUSAT était prisonnier. Monté en ligne le même jour que nous, leur bataillon en descendait 4 jours après avec 180 hommes. Ils étaient montés à 1800… A notre descente des lignes, j’allai pour les voir. Ils étaient à la Citadelle. Il n’y avait plus que 6 hommes de leur compagnie sur 250… Aucun ne put me donner de précisions sur l’un ou l’autre. Le cœur gros, j’avisai leurs parents, leur faisant espérer la capture. Hélas, ce n’était vrai que pour CREUSAT. Ce n’est que longtemps après la guerre que BALLAND fut officiellement porté disparu…
REVENONS A NOTRE REVUE : Face à chaque unité, un sous-lieutenant porteur d’un drapeau tout neuf avec une garde de 4 hommes baïonnette au canon. A tour de rôle, le divisionnaire faisait avancer cette garde et le colonel la recevait avec le drapeau. Celui-ci était aussitôt présenté à la troupe. Les sonneries Garde à Vous et Au Drapeau retentissaient. A chaque fois, il régnait un silence absolu, total, inouï. Ce sont vraiment des instants marquants. Je vous jure que cela provoque un drôle de choc intérieur. Chacun sentait qu’il avait une part bien à soi dans cette soie tricolore qui représentait notre régiment lui-même tout neuf. Vierge de toute inscription de bataille, nous mettions intérieurement notre honneur de combattants pour y inscrire des noms. Noms qui seraient notre gloire et celle du pays. Il n’y avait qu’à regarder chaque visage pour être sûr de cela. A ce moment là, nul ne songeait au sang qu’il nous faudrait verser. Nos vingt ans, seuls parlaient. On ne voyait plus que la France tout simplement. Cette France que l’on nous avait tant appris à aimer. Vive la France ! Vive l’armée ! Vive le 407ème .
Et ce fut l’impeccable défilé de chaque unité devant l’État-Major paraissant réellement étonné de l’allure de ces gosses de vingt ans aux quarante jours d’instruction. Et quartier libre !
Avec FRENOT, nous repartîmes pour retrouver les chasseurs. Déception, il n’y avait plus personne ! Par ordre supérieur, le 107ème et le 121ème étaient pour embarquer et être affectés à une autre division. C’est un peu cafardeux que nous rentrâmes au cantonnement.
A la suite de cette prise d’armes, le rapport nous appris la composition de notre division : 2 régiments d’active de Lille (les 39ème et sa réserve le 239ème), un régiment nouveau ( le 405ème du 5ème corps et nous du 7ème corps). Nous formions une division volante. A chaque montée en ligne, artillerie et génie nous seraient désignés. Donc, pas d’attache avec un corps d’armée. Comme toutes les nouvelles divisions, nous dépendions du G.Q.G. Nous étions commandés à cette époque par : à la D.I. le Général TOULORGE, à la brigade le Colonel BORDEAUX pour la 1ère et pour la 2ème le Général BATAILLE. Notre Colonel était le père ALLAIN comme déjà dit. Il était assez court, un peu bedonnant avec une forte moustache à peine grisonnante dans une face avenante, des yeux perçants éclairés de bonté et de malice, marchait comme un matelot à terre et malgré cela, bouillonnant et alerte. Ajoutez à cela un renom de grande bravoure, un grand souci du bien-être de ses soldats. Par la suite, tout cela fut confirmé. Brave père ALLAIN. Il avait su et très vite nous attirer à lui et nous inspirer confiance. Il pouvait nous demander beaucoup, il le fit par la suite.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 14
19/06/10
ARRIVÉE AU VALDAHON- FORMATION DE NOTRE RÉGIMENT
Formée à 250 hommes, notre Compagnie était encadrée par des rescapés de l’active et volontaires également. Nous avions toujours notre caporal TISSOT et notre sergent » RISPOT » de la classe 11 et notre chef de section, le lieutenant DE L’ESTRANGE, classe 10, un charmant garçon. Il était bien aimé et nous étions contents de l’avoir. Le capitaine LECOMTE, réserviste, 40 ans, venait de la 30ème compagnie. Il était propriétaire de l’hôtel des Vosges en face de la gare à Epinal. C’était un fort gaillard haut en couleurs, aimant les hommes autant que la bonne chère! Il nous avertit: « Je ne serai pas service service, mais je veux être obéi. Pour le reste, je vous foutrai la paix ! » Tout s’annonçait donc bien. Nous embarquâmes pour arriver au Valdahon en pleine nuit, autant fatigués pour tout ce branle-bas que par le long trajet des wagons à bestiaux. Conduits à nos baraquements respectifs, nous fûmes heureux d’y trouver une paille fraîche et abondante. Très vite déséquipés, on s’y vautrait avec délice.
Bien roulés dans nos couvertures, fumant une cigarette, nous échangions, les deux FRENOT, nos impressions qui se résumaient par nous féliciter d’être là. Sur une dernière pensée à la famille et aux camarades, nous nous endormions. Sommeil qui dura jusqu’à une partie de la journée. Ayant quartier libre, nous en profitâmes pour aller jusqu’au patelin où on se régala d’une bonne omelette bien arrosée. En rentrant vers 20 heures, les camarades nous apprirent que les Compagnies formant le régiment seraient là le lendemain ainsi que le colonel et les commandants de bataillon. Le colonel ALLAIN, un bon gros court sur pattes se présentait sur son cheval. Puis, toujours à cheval prennent place : 1er bataillon : MARCHAL venant du 44ème de Belfort, 2ème bataillon : JOIGNEREZ venant du 60ème de Besançon, 3ème bataillon : ZELTNER, ancien de 1870 ayant repris du service. Le colonel venait du 35ème de Belfort. C’étaient tous des hommes de valeur qui allaient le prouver par la suite. Quand aux Compagnies, elles venaient des 7ème et 21ème corps de l’Est. 1ère compagnie du 35ème de Belfort, 2ème compagnie du 42ème de Belfort, 3ème compagnie du 44ème de Besançon, 4ème compagnie du 60ème de Besançon, 5ème compagnie du 23ème de Chaumont, 6ème compagnie du 31ème de Langres, 7ème compagnie du 149ème d’Epinal, 8ème compagnie du 152ème de Gerardmer, 9ème compagnie du 170ème d’Epinal, 10ème compagnie du 171ème d’Epinal, 11ème compagnie du 172ème de Belfort, 12ème compagnie du 35ème de Belfort.
La C.H.R . et le train de combat et de ravitaillement furent constitués les lendemains. La musique et la section téléphonique ne le furent que bien plus tard sur le front.
Nous défilâmes devant notre état-major entraîné par les cliques des bataillons. Quoique n’ayant qu’une trentaine de jours d’entraînement, ce fut impeccable. Nous avions peut-être une certain allure carnavalesque, en effet, des compagnies avaient touché des uniformes de tirailleurs, d’autres de pompiers ! Mais on s’en foutait, on allait comme des anciens.
Le défilé terminé, rangés sur 3 faces par lignes de compagnies , l’arme au pied, nous faisions face au colonel . Celui-ci nous dit toute sa satisfaction et sa pleine confiance aux gamins qui lui étaient confiés, et qu’il avait la certitude que nous serions dignes du drapeau qui nous serait remis sur le front. Ben, ma foi, ça nous flattait. Volontiers, on aurait courut tout de suite sur le Fritz. Mais il fallait encore attendre. Pas longtemps. Le surlendemain, au réveil, les sous-off annonçaient : « Ce soir à 4 heures, rassemblement en tenue de guerre pour l’embarquement. »
La joie explose. Ce n’était que clameurs, plaisanteries, chants dans toutes les baraques. On montait le sac bien au carré, dans toutes les règles de l’art, qui en était un à cette époque. On voulait être beau, et pourquoi pas, hein ?
Vite, on griffonne une carte à la famille, aux camarades (fi ! toujours au dépôt) pour annoncer la grande nouvelle. Et en avant pour les wagons. 4 trains entiers de wagons de voyageurs. On nous soignait. Sitôt installés et déséquipés, bien à l’aise, les bidons commencent à circuler et à se vider. (J’ai toujours trouvé curieux, qu’aussitôt désœuvré, le soldat pense tout de suite au bidon et au casse-croûte). Et de brailler et de chanter. Que la vie était donc belle. Vive le vin, vive la guerre ! Les anciens, plus pondérés, (cabots et sous-offs) avaient beau répéter : « Attendez, vous verrez, vous en rabattrez ! » On ne voulait rien croire, rien entendre. Ce n’était qu’un chahut formidable dans le train, chahut qui couvrait le toc ô toc des roues sur les rails. On partait, on partait ! Mais où au fait ?
C’est pendant cette rigolade générale que brutalement on fut projeté l’un sur l’autre. Quel choc ! Sac, fusil, équipement, tout nous tombait sur le dos, pendant que les wagons faisaient des sauts formidables. Puis, le train s’immobilisa. Enchevêtrés les uns dans les autres, on se dégage tant bien que mal de cette pagaille. Pas grand mal. On déblaie. Des ordres courent le long du train. Les renseignements arrivent enfin. Ce n’était qu’un petit déraillement de 3 voitures. Pas de victimes sérieuses. Somme toute un petit prélude à ce qui nous attendait. Les trois wagons sont vite remis sur les rails. Parait qu’ils n’avaient aucun mal. Toujours est-il qu’ils nous amenèrent sans autre incident au camp de Cuperly dans la Marne, après avoir traversé Epinal que les Vosgiens saluèrent au passage avec une pointe de nostalgie. Cuperly, tout le monde descend. Grosse déception. On avait franchement tourné le dos aux Dardanelles. Prenons-en notre parti, le coin est quand même glorieux !
Très fatigués, on s’en fut vers les baraquements que les sous-offs nous avaient désignés. Une bonne surprise nous attendait. Il y avait des couchettes avec paillasses. Oui, mon vieux, des couchettes, tu te rends compte ? L’hôtel quoi ! On y dormit comme des anges. (Je suppose qu’ils doivent bien dormir). 8heures, réveil. Rassemblement par compagnies pour y apprendre qu’il y a revue de détail à 10 heures. On appris également que le lendemain (tous les éléments étaient là) notre jeune et nouvelle division, la 130ème serait rassemblée sur le terrain et présentée à des généraux de D.I. et brigades.
Rien sans doute n’avait été prévu pour notre ravitaillement car il fallut se contenter d’une boule de pain et d’une boite de singe pour 4 et l’eau du camp comme boisson. Cette eau douceâtre qui sort de la craie, pouah ! Plus rien dans les bidons et pas de cantine dans le camp. Et comme les patelins sont au diable et même plus… Enfin, tant pis, l’apprentissage commençait. Ça nous arriverait bien des fois.
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Un de 14-18: chapitre 13
19/06/10
J’EN AI ASSEZ, JE DEMANDE A PARTIR DANS LES NOUVELLES FORMATIONS
Un beau matin, le sergent-major nous lit une note annonçant la création de nouvelles unités d’infanterie, et qu’elles seront formées exclusivement de volontaires. Je décide aussitôt d’en être un et vais me faire inscrire. De Raon, FRENOT fut le seul à me suivre. J’avoue que je fus un peu déçu, mais n’en voulut nullement aux camarades. J’en avais assez de croupir là et de faire le singe à l’exercice. Et puis, ne racontait-on pas que ces nouvelles unités étaient destinées aux Dardanelles ? Ça me bottait ! Pensez donc, le bateau ! La mer, les sous-marins, le soleil de l’Orient, les Turcs…et les Turques ! Que sais-je encore ? J’étais aux anges. FRENOT aussi ! Les copains ne connaîtrait
jamais tout cela : tant pis pour eux ! De ceux-ci, quelques uns voulurent se faire inscrire le lendemain. Il était trop tard. Le contingent fixé pour notre seule Compagnie avait été atteint en une heure. L’exercice était fini pour nous. Des ordres vinrent. Rassemblement à Rolampont pour toucher un nouvel équipement et embarquer. La séance des adieux fut courte. Ça nous remuait quand même un peu.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 12
30/11/09
VISITE D’INCORPORATION- JE SUIS PROPOSE POUR LA CAVALERIE!
Vint la visite d’incorporation. Déclaré bon pour le service, je retournais me rhabiller quand un infirmier dit:
« – Il a les pieds plats celui-là ! »
Je l’aurais mangé tout cru. Retour près du major qui regarde mes pieds et laisse tomber :
« – Inscrivez ! Changement d’armes ! Artillerie montée ou chasseur à cheval ! »
J’étais effondré. Je tempêtais, me démenais, disant que mes pieds ne me gênaient nullement (ce qui est vrai !), que je voulais être dans l’infanterie, que j’avais peur des chevaux, que nous étions ici 19 du même pays, etc… Je fis tant que le major me dit :
« – Après tout mon petit, (encore une vexation, je le savais que j’étais petit !) si tu y tiens tant que cela reste, mais si tu savais ce qui t’attend, tu t’empresserais de changer. »
Mais j’avais gain de cause. Le roi n’était pas de ma famille ! (Par la suite, j’eus souvent l’occasion de regretter une bonne planque aux chasseurs à cheval comme escorte d’un général).
C’est le lendemain que les Parisiens arrivèrent avec leur grande gueule. Il n’y en avait que pour eux. Ils m’évitèrent, me prenant, avec mon bouc, pour un ancien. Et puis, je les connaissais, y ayant travaillé dans leur Paris ! Au fond, des braves types, mais paradeurs et esbroufeurs en masse. Et quand ils parurent à l’exercice, ils achevèrent d’être mis au pas. Surtout que nous avions un adjudant corse d’origine qui n’arrêtait pas d’aboyer et de hurler après eux.
« – Je vous dompterai vite mes salauds. Vous allez voir que Canavaggia sait faire pisser le sang aux rétifs. »
C’était le type parfait du juteux de l’époque. Il était détesté de tous. Il rejoignit plus tard le 152ème avec un renfort et y fut tué rapidement et bizarrement…Paix à ses cendres.
L’instruction était pénible. Dès 7 heures du matin, les sections partaient dans la boue glacée du cantonnement pour les plateaux enneigés où soufflait une bise glaciale qui eut été mortelle s’il n’y avait eu l’exercice ininterrompu. Mais Dieu que les culasses étaient froides. Et il y avait la reptation dans la neige ! Eh, cette reptation ! Que de mauvais souvenirs elle nous a laissé. C’est ainsi que trempés, glacés, nous rentrions. Heureusement, les habitants avaient pitié. Ils nous séchaient nos treillis et nous laissaient nous approcher du feu.
Vers 6 heures, le soir : soupe ! Oh, pas varié le menu ! C’était toujours la soupe de bœuf, le bouilli et les patates. De très rares fois : pâtes ou haricots. Pas fameux, mais suffisant. Quand on pense aux menus de maintenant dans l’armée, ça fait rêver !
Parfois, nous avions la visite de parents. Cela faisait plaisir. Naturellement, il leur fallait coucher avec nous dans la paille ou le foin. C’était un entracte dans notre vie fort apprécié, mais c’était aussi bien déprimant pour certains cafardeux.
Notre instruction allait donc au pas de course. Cela faisait bien plaisir. Ne nous avait-il pas été notifié à un rapport que nous devions être mobilisables 6 semaines après notre incorporation. Les dépôts se vidaient vite, il fallait tant de renforts. Et, à part nos instructeurs, il n’y avait plus d’anciens ni de bleus de la 14 au dépôt.
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Un de 14-18: chapitre 11
21/09/09
ARRIVEE EN PLEINE NUIT AU DEPOT
Rolampont. Tout le monde descend. Notre cantonnement est Jorquenay à 4 Km de là. Encadrés par quelques sous-off et hommes de troupe, nous nous y rendîmes sous une pluie dense et froide. Nous étions environ 600 que cette pluie ne rendait pas loquaces. Sale pays en vérité. Une couche de 10 cm de boue engluait nos chaussures. Nous y arrivâmes trempés et frigorifiés. Ça débutait bien ! En plus, des tas de fumier énormes partout. Ce patelin devint aussitôt » Jorquenay les fumiers « . Après nous avoir affectés par section, les sous-offs désignèrent nos granges ou greniers. Quoique tout Raon fut de la même compagnie, je me retrouvai seul avec FRENOT à la 1ère section (32ème compagnie). Les autres étaient éparpillés au petit bonheur à travers le pays et les 3 autres sections. A notre grange, le caporal TISSOT de la classe 12 nous met gentiment à notre aise. C’était un ex-blessé du début de la guerre. Les Parisiens, arrivés 3 jours plus tard, achevèrent de compléter les effectifs. Dès le lendemain de notre arrivée, nous fûmes équipés entièrement avec les tenues n° 2 de nos anciens, partis avec du neuf. Le tout était passable. Je ne touchai pas de pantalon. Le sous-off me faisant remarquer que mon pantalon de velours (genre culotte de cheval) était meilleur que ce qu’il avait. Je n’eus que la salopette bleue qui cachait depuis deux mois le pantalon rouge trop voyant. Ma veste était de format court. (En 1916, j’avais encore pantalon et veste.)
Heureux comme des rois, nous filions pour nous transformer enfin en vrais soldats. Le soir, même, nous nous retrouvions tous au bistrot Robinet, où chacun s’émerveillait de se voir aussi beau!
Des gosses quoi! Un seul n’eut pas tout. Chaussant du 45, on ne trouva rien de cette pointure. Si bien que pendant deux mois, il ne fit rien que des corvées en pantoufles. Et encore fallait-il qu’il fasse beau. Sacré BERNEZ va!
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Un de 14-18: chapitre 10
6/09/09
RÉCEPTION DES FEUILLES DE ROUTE – DÉPART VERS LES DÉPÔTS
Vers le 8 décembre 1914, nous recevons nos feuilles de route. Et de courir chez l’un chez l’autre pour connaître notre affectation réciproque. 17 rejoignaient le 152 de Gérardmer, et 5 les 5ème et 15ème chasseurs. Je faisais partie des 17 et n’en étais pas plus fier que cela. Car figurez-vous que j’avais laissé pousser mon bouc avec le secret espoir de faire un chasseur à pied. Va te faire foutre, c’était par terre. Mais j’en pris immédiatement mon parti. Après tout, ces trois unités étaient de la même brigade. Leur réputation était équivalente. Et puis, pantalons rouges ou bleus, zouaves, turcos, tirailleurs, marsouins, Légion, c’était toujours de l’infanterie.
Vite, on se prépare, on bourre une musette de linge et de vivres pour 2 jours, sans oublier de prendre une bonne couverture. Elle ne serait pas de trop car l’hiver était déjà bien rude et l’armée n’est pas tellement généreuse. Ensuite, il ne fallait pas oublier que les dépôts d’instruction n’étaient que granges ou greniers dans de petits villages de la Haute-Marne. Je ne m’étendrai pas sur les derniers jours de notre présence à Raon, car les familles se montraient plutôt tristes. Car pour beaucoup, c’était encore un des leurs qui s’en allait rejoindre un frère, un oncle, un beau-frère ou autre proche parent.
16 décembre 14. C’est de la mairie que vers 3 heures du matin, nous partîmes vers la gare de Dounoux. S’étaient joints à nous 2 ajournés de la 14, FADY Emile et BALLAND Germain. Donc, 24 à prendre la route sous les regards plein de tristesse des parents. Mais, tenons bon, on ne doit pas voir notre propre désarroi. Pour ma part, ce me fut moins pénible que pour mes camarades. En effet, depuis 5 ans, j’avais l’habitude de la séparation. Et puis, j’avais tellement espéré ce moment. Cette séparation ne représentait pas pour moi le même degré de cruauté que pour les autres. En plus, j’avais un caractère porté à la blague et au j’m’en foutisme. De plus, j’avais fortement ancré dans la caboche que j’en reviendrais.
A force de me démener, aidé par MOUGIN et BALLAND Camille, 2 farceurs à froid, on arrive à dérider tout le monde et c’est en chantant que nous arrivons à la gare où nous retrouvons les conscrits de Hadol, Dounoux, Uriménil… Le train ne tarda pas. C’étaient des wagons de voyageurs. Tout Raon en occupe un. Débarrassés de nos charges, bien assis, nous reprenons les chansons. Raon est déjà presque oublié.
A partir de ce moment, nous devenions d’autres hommes. Un trait était tiré. Les soldats X, Y, Z étaient nés. Arrêt à Culmont-Chalindrey où les chasseurs descendent pour emprunter un autre train pour Besançon. Larmes abondantes chez quelques-uns. Je ne comprenais pas. Bien sûr, c’était une nouvelle séparation qui s’ajoutait à celle du pays, mais que diable, nous n’étions pas encore morts ! Où était le drame ? Où il était ? Je le compris plus tard. Tout simplement la prémonition de leur mort. BALLAND , AUBEL, ARNOULD, BERNEZ, VAUBOURG qui avaient pleuré devait être des premiers à se faire tuer. Bizarre. Bien sûr, il y en eu d’autres, mais le fait n’est pas là.
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Un de 14-18: chapitre 9
17/06/09
JE RENTRE A RAON – LA CLASSE 15 EST APPELÉE – MES CONSCRITS
Cette affaire m’avait guéri. Je n’irais plus en escapade. Au reste, le jour était proche où il nous faudrait montrer nos anatomies aux majors de l’armée. Novembre 14, les convocations arrivent. De Raon où j’étais remonté, drapeau au vent, nous descendons à Remiremont, braillant plutôt que chantant. Nous avions un clairon qui sonnait ce qu’il savait ou pouvait. C’était une classe formidable. Depuis 50 ans, on n’avait pas vu la pareille à Raon. 23 conscrits de tout poil et grandeur (de 1,52 Aubel à Mougin, 1,82 m). Remiremont était en délire. Il faut avoir connu cette époque, comprendre le prestige de l’armée sur nos régions. Ceci pour vous dire que ce fut dans une ambiance formidable venant autant des civils que des conscrits que se passèrent et le conseil de révision et les virées qui suivirent. 22 sur 23 étaient bons pour le service. Le 23ème , Denis Bailly, gaillard costaud, s’était ouvert le genou en ébranchant un arbre et en avait conservé une ankylose totale.
Ce furent trois jours de folle liesse à courir de ferme en ferme voir les conscrites, très nombreuses aussi. Elles nous recevaient avec gentillesse. C’était la joie. Nous nous amusions donc sans souci. De toute façon, on ne pouvait éviter ce qui nous attendait, la mort comprise. Donc, profitons-en. La suite à plus tard. Après tout : à la guerre comme à la guerre. Il n’y a jamais que les tués pour y rester. Nous ne voulions pas songer à ce qui nous attendait. Piètre philosophie, sans doute, mais combien valable en ces temps.
VOICI NOTRE CLASSE: CEUX QUI SONT SUIVIS DU SIGNE + SONT LES VICTIMES
De Raon-Haute
AUBEL Louis, PIERRE Arthur +, JACQUEMIN Léon +, PETITJEAN Georges (grand invalide), LAMBOTTE Léon, THIRIET Camille, BALLAND Camille +, DIEUDONNE Denis, CHARPENTIER René.
De Raon Basse
MOUGIN Eugène +, VAUBOUG Gabriel +, VAUBOURG Camille +, LAURENT Marcel, FENAUX Georges, CREUSAT Georges +, PIERRON Louis +, GABRION René
De la Racine, des Trayes et du Pranzieux
LAHACHE Georges +, FRENOT Alphonse +, BAILLY Denis (réformé), ARNOULD Louis +, BERNEZ Paul +, GROSSIR Elie. (LAHACHE fut notre premier tué)
On le voit, 13 tués sur 22 appelés, c’est lourd. Allez compter le nombre de morts sur le monument. Vous constaterez que c’est notre classe qui proportionnellement est la plus touchée avec la classe 15. L’explication est la suivante : sur 33 classes mobilisées, ce sont les seules classes à ne fournir que des fantassins. En plus à Raon, notre classe peut être fière, toujours proportionnellement de compter le plus de décorés (FENAUX et MOUGIN, 5 citations). Seuls deux, faits prisonniers au début ne furent pas cités (LAURENT et GABRION) ce qui n’enlève rien à leur valeur. En plus de ces croix de guerre, il y avait 6 Médailles Militaires, 4 Légions d’Honneur (PETITJEAN, DIEUDONNE, FENAUX et moi-même). Une cinquième est en instance à titre posthume pour MOUGIN. A ma connaissance, seuls les deux frères COUSIN, qui eurent la Légion d’Honneur au titre d’officiers, il n’y a à Raon qu’Arthur PIERSON, ancien adjudant de la classe 12, réformé à 100%. Nous pouvons donc être fiers de notre classe et remercier les dieux de la chance qui étaient peut-être présents lors des distributions ??? En 1962, nous restons 7 rabioteurs qui sont PETITJEAN, THIRIET, BAILLY, GROSSIR, DIEUDONNE, GABRION et moi. Ce rabiot est donc apprécié. Profitons-en et pensons à tous nos disparus.
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Un de 14-18: chapitre 8
8/06/09
NOUS SOMMES LIBRES ET RENTRONS A REMIREMONT
Au matin, un sous-officier parut et nous cria:
- « Debout! Préparez-vous! »
C’était plutôt lugubre comme réveil et nous donnait un frisson peu agréable. Conduits à la cuisine, on y boit le jus (peut-être le dernier). Amenés devant le colonel, celui-ci nous dit sans préambule:
- « votre comportement est réglé par la D.I. »
Oui, mais comment? J’étais quand même un peu inquiet surtout que je voyais Boyon blanc comme amidon et Tissier quelque peu affalé, mais rien dans sa face ne laissait voir sa peur avouée par la suite. C’était rudement fort pour un gosse de 14 ans. Quand à moi, je commençais à me dire que c’en était fini, que je n’irais pas à la guerre, que je ne vivrais pas vraiment cette aventure. J’étais malheureux…
Le colonel nous laisse encore mijoter une minute puis nous dit:
- » Mes petits gars, adieu……Vous êtes libres! »
On lui aurait sauté au coup! Mais ça ne se fait pas!
- » Retournez chez vous, voici des laisser-passer jusqu’à Vagney. Après, débrouillez-vous, je ne suis pas en peine. Les vivres de vos colis seront distribués ici même. Voici une lettre que vous remettrez à vos mandants pour confirmer votre arrêt et la distribution des colis. Vous êtes de braves types, et continuez si un jour vous portez l’uniforme. »
Il nous serra la main brutalement.
- » Allez hop! Disparaissez! »
Oui, nous disparûmes et vite je vous assure! Nous entrâmes dans un café , on fit une petite bombance pour fêter notre libération. Les gens eurent peine à croire ce qui nous était arrivé.
Le lendemain, nous étions à Remiremont et remîmes à M. Schulmeyer la lettre du colonel tout en nous excusant de notre échec. Il savait plus ou moins ce qui nous était arrivé, la mairie ayant avisé quelques personnes. Des uns regrettèrent leur colis (Pourquoi? Puisque c’était quand même des soldats qui en avaient bénéficié!), d’autres allèrent jusqu’à nous reprocher notre manque de débrouillardise. Je ne pus m’empêcher de dire à ceux-là: – « Allez-y donc voir vous-même! »
A Suivre…

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