Article tagué guerre 14/18
Un de 14-18: chapitre 10
6/09/09
RÉCEPTION DES FEUILLES DE ROUTE – DÉPART VERS LES DÉPÔTS
Vers le 8 décembre 1914, nous recevons nos feuilles de route. Et de courir chez l’un chez l’autre pour connaître notre affectation réciproque. 17 rejoignaient le 152 de Gérardmer, et 5 les 5ème et 15ème chasseurs. Je faisais partie des 17 et n’en étais pas plus fier que cela. Car figurez-vous que j’avais laissé pousser mon bouc avec le secret espoir de faire un chasseur à pied. Va te faire foutre, c’était par terre. Mais j’en pris immédiatement mon parti. Après tout, ces trois unités étaient de la même brigade. Leur réputation était équivalente. Et puis, pantalons rouges ou bleus, zouaves, turcos, tirailleurs, marsouins, Légion, c’était toujours de l’infanterie.
Vite, on se prépare, on bourre une musette de linge et de vivres pour 2 jours, sans oublier de prendre une bonne couverture. Elle ne serait pas de trop car l’hiver était déjà bien rude et l’armée n’est pas tellement généreuse. Ensuite, il ne fallait pas oublier que les dépôts d’instruction n’étaient que granges ou greniers dans de petits villages de la Haute-Marne. Je ne m’étendrai pas sur les derniers jours de notre présence à Raon, car les familles se montraient plutôt tristes. Car pour beaucoup, c’était encore un des leurs qui s’en allait rejoindre un frère, un oncle, un beau-frère ou autre proche parent.
16 décembre 14. C’est de la mairie que vers 3 heures du matin, nous partîmes vers la gare de Dounoux. S’étaient joints à nous 2 ajournés de la 14, FADY Emile et BALLAND Germain. Donc, 24 à prendre la route sous les regards plein de tristesse des parents. Mais, tenons bon, on ne doit pas voir notre propre désarroi. Pour ma part, ce me fut moins pénible que pour mes camarades. En effet, depuis 5 ans, j’avais l’habitude de la séparation. Et puis, j’avais tellement espéré ce moment. Cette séparation ne représentait pas pour moi le même degré de cruauté que pour les autres. En plus, j’avais un caractère porté à la blague et au j’m’en foutisme. De plus, j’avais fortement ancré dans la caboche que j’en reviendrais.
A force de me démener, aidé par MOUGIN et BALLAND Camille, 2 farceurs à froid, on arrive à dérider tout le monde et c’est en chantant que nous arrivons à la gare où nous retrouvons les conscrits de Hadol, Dounoux, Uriménil… Le train ne tarda pas. C’étaient des wagons de voyageurs. Tout Raon en occupe un. Débarrassés de nos charges, bien assis, nous reprenons les chansons. Raon est déjà presque oublié.
A partir de ce moment, nous devenions d’autres hommes. Un trait était tiré. Les soldats X, Y, Z étaient nés. Arrêt à Culmont-Chalindrey où les chasseurs descendent pour emprunter un autre train pour Besançon. Larmes abondantes chez quelques-uns. Je ne comprenais pas. Bien sûr, c’était une nouvelle séparation qui s’ajoutait à celle du pays, mais que diable, nous n’étions pas encore morts ! Où était le drame ? Où il était ? Je le compris plus tard. Tout simplement la prémonition de leur mort. BALLAND , AUBEL, ARNOULD, BERNEZ, VAUBOURG qui avaient pleuré devait être des premiers à se faire tuer. Bizarre. Bien sûr, il y en eu d’autres, mais le fait n’est pas là.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 9
17/06/09
JE RENTRE A RAON – LA CLASSE 15 EST APPELÉE – MES CONSCRITS
Cette affaire m’avait guéri. Je n’irais plus en escapade. Au reste, le jour était proche où il nous faudrait montrer nos anatomies aux majors de l’armée. Novembre 14, les convocations arrivent. De Raon où j’étais remonté, drapeau au vent, nous descendons à Remiremont, braillant plutôt que chantant. Nous avions un clairon qui sonnait ce qu’il savait ou pouvait. C’était une classe formidable. Depuis 50 ans, on n’avait pas vu la pareille à Raon. 23 conscrits de tout poil et grandeur (de 1,52 Aubel à Mougin, 1,82 m). Remiremont était en délire. Il faut avoir connu cette époque, comprendre le prestige de l’armée sur nos régions. Ceci pour vous dire que ce fut dans une ambiance formidable venant autant des civils que des conscrits que se passèrent et le conseil de révision et les virées qui suivirent. 22 sur 23 étaient bons pour le service. Le 23ème , Denis Bailly, gaillard costaud, s’était ouvert le genou en ébranchant un arbre et en avait conservé une ankylose totale.
Ce furent trois jours de folle liesse à courir de ferme en ferme voir les conscrites, très nombreuses aussi. Elles nous recevaient avec gentillesse. C’était la joie. Nous nous amusions donc sans souci. De toute façon, on ne pouvait éviter ce qui nous attendait, la mort comprise. Donc, profitons-en. La suite à plus tard. Après tout : à la guerre comme à la guerre. Il n’y a jamais que les tués pour y rester. Nous ne voulions pas songer à ce qui nous attendait. Piètre philosophie, sans doute, mais combien valable en ces temps.
VOICI NOTRE CLASSE: CEUX QUI SONT SUIVIS DU SIGNE + SONT LES VICTIMES
De Raon-Haute
AUBEL Louis, PIERRE Arthur +, JACQUEMIN Léon +, PETITJEAN Georges (grand invalide), LAMBOTTE Léon, THIRIET Camille, BALLAND Camille +, DIEUDONNE Denis, CHARPENTIER René.
De Raon Basse
MOUGIN Eugène +, VAUBOUG Gabriel +, VAUBOURG Camille +, LAURENT Marcel, FENAUX Georges, CREUSAT Georges +, PIERRON Louis +, GABRION René
De la Racine, des Trayes et du Pranzieux
LAHACHE Georges +, FRENOT Alphonse +, BAILLY Denis (réformé), ARNOULD Louis +, BERNEZ Paul +, GROSSIR Elie. (LAHACHE fut notre premier tué)
On le voit, 13 tués sur 22 appelés, c’est lourd. Allez compter le nombre de morts sur le monument. Vous constaterez que c’est notre classe qui proportionnellement est la plus touchée avec la classe 15. L’explication est la suivante : sur 33 classes mobilisées, ce sont les seules classes à ne fournir que des fantassins. En plus à Raon, notre classe peut être fière, toujours proportionnellement de compter le plus de décorés (FENAUX et MOUGIN, 5 citations). Seuls deux, faits prisonniers au début ne furent pas cités (LAURENT et GABRION) ce qui n’enlève rien à leur valeur. En plus de ces croix de guerre, il y avait 6 Médailles Militaires, 4 Légions d’Honneur (PETITJEAN, DIEUDONNE, FENAUX et moi-même). Une cinquième est en instance à titre posthume pour MOUGIN. A ma connaissance, seuls les deux frères COUSIN, qui eurent la Légion d’Honneur au titre d’officiers, il n’y a à Raon qu’Arthur PIERSON, ancien adjudant de la classe 12, réformé à 100%. Nous pouvons donc être fiers de notre classe et remercier les dieux de la chance qui étaient peut-être présents lors des distributions ??? En 1962, nous restons 7 rabioteurs qui sont PETITJEAN, THIRIET, BAILLY, GROSSIR, DIEUDONNE, GABRION et moi. Ce rabiot est donc apprécié. Profitons-en et pensons à tous nos disparus.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 8
8/06/09
NOUS SOMMES LIBRES ET RENTRONS A REMIREMONT
Au matin, un sous-officier parut et nous cria:
- « Debout! Préparez-vous! »
C’était plutôt lugubre comme réveil et nous donnait un frisson peu agréable. Conduits à la cuisine, on y boit le jus (peut-être le dernier). Amenés devant le colonel, celui-ci nous dit sans préambule:
- « votre comportement est réglé par la D.I. »
Oui, mais comment? J’étais quand même un peu inquiet surtout que je voyais Boyon blanc comme amidon et Tissier quelque peu affalé, mais rien dans sa face ne laissait voir sa peur avouée par la suite. C’était rudement fort pour un gosse de 14 ans. Quand à moi, je commençais à me dire que c’en était fini, que je n’irais pas à la guerre, que je ne vivrais pas vraiment cette aventure. J’étais malheureux…
Le colonel nous laisse encore mijoter une minute puis nous dit:
- » Mes petits gars, adieu……Vous êtes libres! »
On lui aurait sauté au coup! Mais ça ne se fait pas!
- » Retournez chez vous, voici des laisser-passer jusqu’à Vagney. Après, débrouillez-vous, je ne suis pas en peine. Les vivres de vos colis seront distribués ici même. Voici une lettre que vous remettrez à vos mandants pour confirmer votre arrêt et la distribution des colis. Vous êtes de braves types, et continuez si un jour vous portez l’uniforme. »
Il nous serra la main brutalement.
- » Allez hop! Disparaissez! »
Oui, nous disparûmes et vite je vous assure! Nous entrâmes dans un café , on fit une petite bombance pour fêter notre libération. Les gens eurent peine à croire ce qui nous était arrivé.
Le lendemain, nous étions à Remiremont et remîmes à M. Schulmeyer la lettre du colonel tout en nous excusant de notre échec. Il savait plus ou moins ce qui nous était arrivé, la mairie ayant avisé quelques personnes. Des uns regrettèrent leur colis (Pourquoi? Puisque c’était quand même des soldats qui en avaient bénéficié!), d’autres allèrent jusqu’à nous reprocher notre manque de débrouillardise. Je ne pus m’empêcher de dire à ceux-là: – « Allez-y donc voir vous-même! »
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Un de 14-18: chapitre 7
28/05/09
DE LA CAVALERIE NOUS CERNE ET ON NOUS EMBARQUE!
A 400 mètres à notre gauche, camouflée derrière une haie: une batterie de 75 crachait sans arrêt de ses quatre pièces à fusants que l’on voyait éclater sur le coteau d’en face. Mais pourquoi un officier avec sa jumelle regardait-il avec insistance dans notre direction? Rapidement, on fut fixé! Subitement, une galopade retentit à nos oreilles et on entend aussitôt:
- » En fourrageurs! Sabres au clair! »
Nous bondissons et nous nous relevons pour voir une vingtaine de chasseurs à cheval qui nous encerclait. L’un deux tire une balle avec son mousqueton. La balle piaule entre Boyon et Tissier qui affolés se sauvent à toutes jambes. Je reste sur place et leur crie:
- « Arrêtez! Arrêtez! Ils vont vous sabrer sur place! »
Ce fut salutaire, ils arrêtèrent pile. Et ce n’est pas fiers du tout qu’ils nous cueillirent. Les chasseurs prirent nos laisser-passer et, encadrés par eux, nous partîmes. Tout en marchant, le chef de peloton, un lieutenant, me posait un tas de questions qui m’inquiétait. J’avais l’impression qu’il nous prenait pour des espions. Conduits dans une ferme pleine d’officiers, on nous débarrassa de tout ce que nous avions, poches comprises. Puis on nous enferma dans une chambre, sous la garde d’une sentinelle armée.
Une heure après, nous comparaissions devant un colonel d’artillerie. Sur une table à ses côtés nos lettres et colis ouverts… Interrogatoire d’identité, questions:
- « que faites-vous là? Pourquoi? »
Comment avions-nous fait pour passer les lignes? Qui nous avait guidé ou aidé? Pourquoi nous étions si près de la batterie, etc… Ah! On ne brillait pas! Oh, non!
Puis le colonel s’adressait à moi seul et continuait son interrogatoire. Sans y mettre de formes, nettement, je répondis à toutes ses demandes. J’allai jusqu’à lui dire que j’en étais à ma 3 ème sortie. Comme références, je citai Mr Puton, procureur de la république, Mr Georges Maire, le commissaire de Remiremont, etc… Tous ces messieurs nous connaissant bien.
- « Bien, dit le colonel, mais il n’en reste pas moins que votre attitude est anormale. Des renseignents seront demandés à Remiremont. Demain matin, vous serez fixés sur la suite »
Il se lève et fait signe à la sentinelle de nous emmener. Mais j’avais eu le temps de lui voir faire un clin d’œil plutôt rigolo vers le lieutenant présent à l’interrogatoire. Cela suffit pour me rassurer pour la suite. Amers, mes deux camarades étaient à plat. Impossible de les rassurer. Ils se voyaient déjà fusillés. Ils voyaient leur jeunesse sombrer dans la honte et déploraient cette aventure. J’eus un mal de chien de leur redonner un peu de cran en leur racontant le clin d’œil du colonel. Entre temps, il nous avait été apporté à chacun une gamelle de haricots et de bœuf grillé, pain et eau, la boisson par excellence du soldat. Ce rata semblait ma foi fort bon et j’y fit honneur. Mais pas Boyon et Tissier qui n’avaient encore pas suffisamment réagi. Ils se rattrapèrent dans la nuit, ce qui fit qu’on réussit à la terminer sans trop rêver de poteau d’exécution. Le canon ne nous gênait pas, les coups étaient rares. La bataille était finie et les boches rejetés.
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Un de 14-18: chapitre 6
28/05/09
VISITE DU CHAMP DE BATAILLE ET RETOUR A REMIREMONT
Au jour, cela semble se ralentir. Nous sortons nos vivres et nous nous mettons à manger. Puis le vacarme reprit et fit rage à nouveau sur le plateau. Nos nerfs commençaient à se montrer bien sensibles. Des troupes montaient en silence. Des blessés légers descendaient. Grande était notre envie de les questionner, mais nous n’osions pas nous montrer.
La journée se passait ainsi. Le soir, l’accalmie était venue. Nous restâmes encore une nuit dans l’abri. Le lendemain, le bruit du canon ne s’entendait plus que très loin. Nous décidâmes de monter au col. Laissant nos colis sur place, nous gravissons la pente. Bientôt apparaissent les premiers tués. Cela nous serra le cœur. Nous en trouvions dans toutes les positions, sur le ventre, face au ciel, sur le côté, les mains crispées et serrant encore leur fusil, d’autres affreusement mutilés, et du sang, du sang… Ce n’est vraiment pas beau la guerre. Des quantités de sapins étaient déchiquetés par les obus. Plus on montait, plus les cadavres étaient nombreux, plus les trous d’obus étaient rapprochés. Mais le spectacle le plus horrible était sur le plateau où les morts français et allemands étaient confondus et se touchaient presque.
Ce fut un peu plus bas, côté Raon-l’Etape, que je vis mes deux premiers embrochés à la baïonnette. C’était affreux. Un marsouin et un boche s’étaient éventrés simultanément de leur baïonnette près d’un sapin. Ils étaient restés debout, leurs fusils plaqués contre le fût de l’arbre les maintenaient dans cette position. Nos regards ne pouvaient se détacher d’un tableau si hideux.
C’est bien déprimés que nous continuâmes à explorer le plateau, nous penchant vers les Français. Nous n’en reconnurent aucun. Tant mieux, paix à eux tous.
Vers le soir, ayant repris nos colis, nous rentrons à Rambervillers et rejoignons Remiremont par le train. Nous remettons aux parents colis, lettres, argent non distribué. Quelques personnes mirent en doute notre déplacement, mais tout rentra dans l’ordre lorsque les lettres arrivèrent, signalant la réception des colis, etc… remis par Tinette. Ce pauvre cher Tinette qui devait être tué en Alsace, quelques mois après comme sergent.
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Un de 14-18: chapitre 5
20/05/09
JE ME RÉEMBAUCHE A MON ANCIENNE MAISON A REMIREMONT
Sachant que ma classe allait être appelée sitôt la 14 instruite, j’allai m’embaucher à mon ancienne maison de Remiremont dont le patron (Mougin) était mobilisé au 5° C.A.P. (je le retrouvai en 17 comme lieutenant et il fut tué peu après au Chemin des Dames). Je revis avec plaisir le neveu de la maison qui y était déjà lors de mon premier séjour . Il s’appelait Pol Boyon et était de ma classe. Il devait être grièvement blessé aux attaques de septembre 15 d’une balle qui lui a enlevé la moitié de la mâchoire inférieure. Cela se passait en Artois au fameux bois en H, d’où l’avant veille, mon Régiment étant à la côte 140 secteur de Neuville-St-Wast, j’avais été le voir en ligne. Horriblement défiguré, il eut la douloureuse gloire de faire partie de la grande cohorte des GUEULES CASSÉES. Rentré en 17 chez lui, à Mirecourt, il géra la COOP agricole. Mais handicapé moralement et physiquement, il mourut à 35 ans.
Après le travail au magasin, nous nous retrouvions le soir entre plusieurs conscrits et naturellement pour causer de notre future incorporation. La guerre battait son plein. Des nouvelles nous parvenaient de soldats. C’est ainsi que l’on sut que plusieurs bataillons ou régiments se trouvaient dans les Hautes-Vosges. Je résolus d’aller voir l’une ou l’autre de ces unités. J’en fis part à plusieurs clientes du magasin. Ce fut un succès. Je me vis bientôt en possession de plusieurs petits colis, de lettres et d’argent à remettre en cas de réussite. Je partis accompagné de Boyon et d’un autre conscrit de Raon, Elie Grossir qui avait 3 frères mobilisés au 149 et 158. Ils furent tous tués par la suite. M. Georges, maire de Remiremont, nous avait fourni des laisser-passer, qui, en réalité avaient peu de valeur. Nous partîmes sur Rambervillers où se situait une partie de la D.I. D’Epinal. But atteint sans histoire. Là, on apprend que certaines unités se trouvaient partie vallée du Rabodeau, partie vallée de la Meurthe. Malgré des avis contraires, c’est vers la Chipotte que l’on se dirigea. Le canon y grondait. On distinguait sur la crête le rougeoiement des éclatements et en bas, le départ des canons français. Chargés de nos colis, en file indienne, nous avancions. De temps à autre, des groupes armés ou des caissons d’artillerie nous croisaient. Nous ne fûmes jamais arrêtés. Plus on avançait, plus le vacarme devenait assourdissant, plus la forêt nous apparaissait mystérieuse, inquiétante sous les brèves lueurs des fusées, des éclatements et du sifflement des obus. Sans un mot nous allions. Je me demandais:
» – Que ferions nous si l’un ou l’autre disait on retourne? »
Pour moi, je me répondis:
» – t’as voulu voir, donc marche, ce n’est pas le moment de flancher. »
A tout hasard, je demandai:
» – Ça va Pol, et toi Elie?
- Oui, oui, ça va. »
C’était dit nettement, ça allait donc bien. Nous pénétrions à ce moment dans le bois. A droite, à gauche, le canon tirait toujours. Des sifflements bizarres plutôt légers, se faisaient entendre au-dessus de nos têtes ainsi que des chocs sur les branches et troncs de sapins. On ne fut pas long à comprendre. C’était des balles boches perdues.
» – Elles passent haut, dit Boyon.
- Oui, répond Grossir, c’est pas dangereux.
- C’est vrai, dis-je, mais elles sont là quand même. »
On montait toujours. Mais notre course allait se terminer. En effet, au premier grand virage, deux gaillards débouchent du talus, fusils croisés. Un « Halte » énergique nous cloue sur place. « Avancez! » On obtempère.
» -Merde, dit l’un d’eux, c’est des civils! Hé cabot, viens voir! »
Il vint et nous regarda sous un bref éclairage de sa lampe de poche. Aussi ahuris l’un que l’autre:
» – Mais c’est le Pol et René!
- Mais c’est toi Lalevée! Allez hop, à l’abri. »
Là, Lalevée, dit Tinette de la classe 14 (engagé) garçon de café dans le civil à Remiremont nous engueule et nous demande ce qu’on foutait là. Nous lui expliquons et, ayant argent et colis pour lui, nous lui remettons (le tout bienvenu!). Il nous dit pouvoir se charger de ce qui pouvait être aux camarades de son unité. Quand aux autres, pas de possibilité, ne sachant où se trouvaient les autres éléments. Il nous conseille d’arrêter là notre recherche car c’est la bataille partout aux alentours et ça ferait du vilain si on était pris. Il nous dit qu’ils sont en réserve et que bientôt ils vont monter. Sur ces entre faits, un planton arrive. Signal de branle-bas. Avec stupéfaction, nous voyons surgir de partout une centaine d’hommes équipés. Tinette nous quitte en nous embrassant tout en recommandant de ne pas quitter le bois avant le jour.
Restés dans l’entrée de l’abri, nous écoutons. Le bombardement de la crête était toujours plus dense. Les éclatements et les points de chute se multipliaient. Cela commençait à nous impressionner terriblement. Tassés sur nous-mêmes, nous ne sommes pas tellement reluisants. Et dans tout cela, que deviennent Tinette et ses camarades.
On rentre dans l’abri, où roulés dans nos couvertures, nous essayons de dormir. Mais il nous manquait l’habitude de ce bruit de mort, le sommeil nous fuyait. De plus, sur la route, dans un bruit de ferraille, les caissons d’artillerie se succédaient accompagnés des jurons des conducteurs et des hennissements des chevaux. Mais ce qui nous fit le plus froid, ce fut la descente de plusieurs ambulances…
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Un de 14-18: chapitre 4
14/05/09
JE DOIS QUITTER TOUL
Un jour, grillant du café dans la cour, j’entendis cogner à la porte. La patronne vint ouvrir. C’était le commissaire de police qui demandait ce que je faisais là, moi jeune n’ayant aucune autorisation de séjour. Je suis emmené sans ménagement au poste. J’étais furieux. Questionné, (l’espionnite commençait à régner) j’exposai ma situation et mon état-civil ainsi que les endroits où j’avais déjà travaillé (Val d’Ajol, Remiremont, Paris). Le commissaire ignorait que je l’avais connu à Remiremont d’où il sortait. Mon exposé terminé, il me demande de lui citer des personnalités de cette ville. Je lui en citai autant qu’il en voulut en terminant par le sien et lui rappelant son intervention lors de l’incendie Burgunder. Fixé et paraissant ennuyé, il me dit regretter, mais qu’il était dans l’obligation « de me refouler »:
« - Je vais vous faire un laisser passer pour Neufchateau au lieu du Midi comme sont les ordres. Une fois là, vous vous débrouillerez bien pour rentrer chez vous en douce. »
Remerciements. Je revins à la maison. Je fis mes adieux à la patronne lui souhaitant bon courage et m’en fus nanti d’un gros colis. J’arrivai facilement à Neufchateau, et à peu près aussi facilement à prendre en douce un marchandise via Epinal-Arches où j’arrivai en pleine nuit. Le poste de G.V.C. me mit en demeure de rester là. Je ne me frappai pas et m’étendis sur la paille, dans la salle d’attente. Réveillé dans la nuit par une relève, je fus tout surpris de trouver un de mes oncles (Jules Dieudonné, frère de ma mère) qui évidemment se porta garant pour moi auprès du sous-off. Redemandant à partir de suite, il me répondit:
« - Pas question! C’est ton oncle Louis qui est de garde sur ton passage et lui, tu le connais: service service, il te tirerait dessus! (Cet oncle Louis est le frère de mon père) »
Après une petite discussion, le sous-off me laisse partir accompagné de mon autre oncle. (Cet oncle Louis vit toujours et se rappelle. Il a 93 ans cette année). J’arrivai à la maison vers 4 heures du matin. Mes parents furent vite debout et après les effusions me demandèrent ce qui m’était arrivé depuis la mobilisation. Je racontai mon histoire. A la suite, j’appris que mon frère Marcel était à Lunéville où il était contraint de ravitailler les fritzs, étant gérant de la COOP des faïenceries. (Quand Lunéville fut reprise, il rejoignit l’intendance à Epinal où il était affecté).
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Un de 14-18: chapitre 3
14/05/09
JE DÉCIDE DE M’ENGAGER
Pendant ce temps, de la frontière, arrivaient des jeunes Alsaciens-Lorrains ne voulant pas porter l’uniforme allemand et demandant à s’engager. Rien qu’à Toul, il en vint en quelques jours, environ 6.000. Trois casernes furent nécessaires pour les héberger. Le même enthousiasme, le même désir de se battre se manifestaient chez nous, si bien que 3 commis épiciers de la maison avertirent la patronne qu’ils allaient s’engager. Inutile d’essayer de les retenir. Pour eux, la France les attendait. Tu parles!
La patronne nous fit à chacun un colis de conserves et de tabac. Et sans doute, pensant à son mari parti dès le premier jour au 156ème à Toul, versait quelques larmes en nous voyant partir vers la place d’armes près de la cathédrale.
Des quantités de jeunes étaient là. Nous attendîmes que les autorités submergées par ce flot de volontaires prennent les décisions nécessaires émanant du Ministère de la Guerre. Fiers d’être bientôt sous l’uniforme, nous patientions dans la bonne humeur. Ne touchant aucun vivre, il fallut se débrouiller. Enfin vint un ordre de nous répartir dans 3 casernes de la ville, où il nous fut distribué du pain et du singe. Eau à discrétion des bornes de la cour. Le lendemain, formés par équipes, on nous conduisit creuser des tranchées autour des forts de la ville. Situation bizarre. Et de rouspéter, clamant que nous étions venus pour en découdre et non faire les terrassiers. A peine admettions-nous quelques semaines d’instruction avant le départ en renfort.
Un beau matin, on nous distribue à chacun un vieux képi. Enfin on commençait à nous prendre au sérieux! On commençait à ressembler à un vrai troufion. C’était déjà un point d’acquis. Vous pensez si on se redressait! Vint le jour où on fut présenté au Conseil de Révision. Il était temps, beaucoup d’entre nous parlaient d’aller faire un tour dans un autre camp d’engagement. Visites ultra rapides. Tous, ou à peu près, étaient déclarés « bon ». Pour moi, il y eut un hic ainsi que pour bien d’autres. Je n’avais pas de consentement des parents. Impossible de l’obtenir, Toul ville fermée n’avait aucune correspondance avec le dehors. J’eus beau protester, crier, rien n’y fit. La mort dans l’âme, je dus abandonner les camarades, mes illusions, ma soif d’être soldat. Déçu, découragé, je rentrai chez ma patronne. Elle n’avait plus qu’un apprenti pour un gros train de commerce et sa charge de deux petits enfants ainsi que le souci de son mari dont elle n’avait évidemment aucune nouvelle. Je me remis au travail et mis de l’ordre dans les rayons qui en avaient bien besoin.
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Un de 14-18: chapitre 2
8/05/09
LA MOBILISATION PARTIELLE EST AFFICHÉE DANS LE NORD ET L’EST
J’étais commis épicier à Toul, rue St Jean, (Epicerie SOUVAY, un vosgien également). Tous les jours, nous allions livrer des marchandises dans l’une ou l’autre des cantines régimentaires de la garnison composée de sous régiments de 2 divisions, plus d’un Régiment d’artillerie de campagne, d’un d’artillerie lourde, d’un de dragons, d’un d’aérostiers avec deux dirigeables (Adjudant Vincent et Adjudant Réau) de l’intendance du corps d’armée, d’un régiment du génie, de l’État-Major des deux D.I. Dans toutes les casernes, on constatait une fébrile agitation. Des trains de matériels neufs, de vivres, de munitions se succédaient en gare et ces stocks s’entassaient dans les magasins ou casemates des fortifications. Cela commençait terriblement à puer la guerre. Et le ciel persistait à être toujours aussi rouge… Puis vint le coup de SARAJEVO qui allait mettre en branle tout ce qu’on redoutait et espérait tant à la fois: l’affichage de la mobilisation partielle dans les régions de l’Est permettant la mise en place des troupes de couverture des régions de VERDUN, NANCY, TOUL, BAR le DUC, NEUFCHATEAU, EPINAL, LUNEVILLE, COMMERCY, BESANCON et BELFORT. C’était le 28 juillet.
Les réservistes arrivèrent aussitôt. En deux jours, les effectifs étaient au complet, soit 32.000 hommes qui rejoignirent aussitôt leurs positions de combat.
Ce fut vraiment beau ce défilé dans les rues si étroites de l’époque de Vauban avec son enceinte de fortification percée de 4 portes à pont-levis. Ce n’était qu’un océan de képis et de pantalons rouges et de capotes bleues. Sur leur visage clair, les hommes montraient une lumière indéfinissable de force et de gloire à venir. Ils ne songeaient pas à la terrible aventure vers laquelle ils allaient, pas plus qu’aux flots de sang qu’il faudrait verser pour l’avoir. Ce sang, de tant des leurs, dont le ciel était toujours marqué.
Pourtant, sur les trottoirs, femmes et enfants laissaient tout de même voir des pleurs…
Puis ce fut le 2 Août. Les escarmouches commencèrent. Saverne, Munster, Colmar sont pris. Colmar le fut sans doute, il fallait le lâcher. Et ça continuait, on approchait de Metz, de Strasbourg. C’était la joie, on se voyait déjà à Berlin (Que ne racontait-on pas?) Jusqu’à cette fameuse toute nouvelle poudre: la Turpinite, dont étaient chargés nos obus. Poudre terrible dont la fantastique explosion foudroyait le boche sur 100 m de rayon! Le laissant dans la position où il se trouvait à ce moment!!!
Mais bientôt vinrent d’autres nouvelles. La Belgique violée, les troupiers de ce pays pourtant très braves, obligés de céder. Puis ce fut la tragédie de Charleroi, notre repli sur l’Aisne, la Marne, Paris menacé. Enfin, ce fut l’arrêt avec la victoire de la Marne. Elle allait nous permettre de souffler et d’espérer.
A Suivre…

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Un de 14-18: chapitre 1
8/05/09
JUILLET 1914
L’été se déroulait sous un soleil resplendissant. Il faisait bon vivre. C’était la belle époque! Bien sûr, il y avait Guillaume II et son gouvernement qui se montraient arrogants. Bien sûr, il y avait eu Algésiras, le coup du Zeppelin sur Lunéville, cet officier prussien qui faisait descendre du trottoir tout Alsacien en les insultant grossièrement. Il ne fallait pas que ce fou hargneux, odieux risque d’être frôlé par un Alsacien… Bien sûr, il y avait les provocations des troupes allemandes venant défiler au pas de parade à la frontière, narguant ouvertement les populations. Bien sûr, il y avait continuellement des violations de territoire. Et tant d’autres choses qu’insouciant et bon enfant le Français ne voulait pas voir. Il faisait si bon vivre! Pendant que ces événements se déroulaient, un phénomène curieux se déroulait. Au réveil, un matin, les régions de l’Est et du Nord constataient que le ciel était au ¾ rouge. D’un rouge sang. Et cela durant plus d’un mois. Cela devenait obsédant. A la longue, les gens influencés se montraient inquiets, nerveux, d’autant plus que les vieillards y voyaient un avertissement du ciel. Et la situation allait toujours s’alourdissant avec les Allemands.
A Suivre…

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